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Je suis un soir d'été

Электронная книга - «Je suis un soir d'été». Краткое содержание книги:

Simon, un flic qui a eu des malheurs, se charge moyennant finances de retrouver Verlaine, comptable hors pair qui a disparu avec des tas de secrets redoutables dans la tête. Simon se met en piste et, de témoin en témoin, de cadavre en cadavre, remonte dans son passé à la recherche du temps perdu. De façon stupéfiante, il finira par le rattraper.
Remarquable roman, d'un noir d'encre, bourré de personnages déchus et fatalistes. Tout ce qu'on aime.
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Elle m’écoute sans rien dire, donne l’impression d’avoir oublié le flingue entre ses doigts, respire presque pas ; je sens à peine ses côtes s’enfler un peu sous mes coudes. Je lui demande, durement :

— Où il est, Verlaine ?

C’est comme si je plantais le dernier clou d’un cercueil ; en même temps, c’est le dernier truc qui manque, où elle a laissé le corps, si ce qu’elle me raconte est vrai, que je puisse le retrouver, dire que le contrat est bouclé, et bien bouclé. Elle me donne une adresse, me décrit la baraque et je sais que c’est la bonne, que c’est bien là que je vais retrouver mon vieux pote Verlaine, plus ou moins enfoui à la va-vite sous un tas de charbon, au sous-sol.

Je lui prends le pistolet.

Elle garde les mains ouvertes.

Banal. Une brave fille un peu pute qui a fait les quatre cents coups, une paumée comme on en ramasse à la pelle à tous les coins de discothèque, une conne un peu dérangée avec quand même un cœur gros comme ça, que les coups de pied au cul et le reste sont pas arrivés à pourrir. Un paumé aux abois, comme il y en a après toutes les guerres, un dingo mythomane qui s’est mis le gros à dos… Il se pointe un beau jour, il tape à la porte de la demi-sœur, elle lui trouve une planque, elle lui amène du ravito. Il finit par tourner complètement barjot, il essaie de se la farcir un beau soir, elle le descend…

De quoi faire chialer la moitié du jury, aux assiettes. Si elle arrive jusqu’aux assiettes, la frangine, parce que là, elle pourrait déballer des trucs, dire un peu pourquoi Verlaine avait tous ces chacals au cul, qui sait, parler d’un type à cheveux blancs, un tueur comme les autres, pire que les autres parce que Verlaine croyait dur comme fer qu’il viendrait, un jour, pour le sortir de sa taule…

— Non, Simon, elle gémit. Je parlerai pas de toi. Jamais.

— Jamais ? (Je ricane.) Tu sais pas comment ça se passe, pendant des heures avec la figure dans les projecteurs. Au début, on te laisse fumer, on te donne même des cigarettes, après on boit et toi, tu peux toujours pleurer, si tu peux, tu peux supplier, rien. À la fin…

— Non.

— Il y a une autre solution. Prise de remords, tu racontes tout au proc’, tu postes la lettre et après tu fais en sorte… d’abréger tes remords. Je dis pas que c’est pas le genre de solution qui convainc tout le monde, mais je suis sûr que, vu les circonstances, personne n’irait gratter trop profond.

Elle gonfle les poumons.

— Pas d’autre solution ?

— Pour moi, j’en vois pas d’autre.

— Tu venais vraiment pour le descendre ?

— Non. On m’avait payé pour ça, mais je venais pas pour le descendre. J’avais pris le contrat, parce que ça faisait une bonne couverture. (Je la serre plus fort, la renverse doucement. Elle se laisse aller. Elle me regarde pas.)

— Je suis fatiguée. Tellement fatiguée… Je suis allée chez Tonton parce que j’étais trop fatiguée, j’en avais marre de me bagarrer toute seule, d’avoir peur… La première fois, je lui avais fait cramer une bagnole, mais c’était avant que… avant que je tue Verlaine, alors quand il m’a envoyé chercher, soi-disant pour une soirée, j’y suis allée. Comme entre-temps tu es arrivé, je sais pas comment ça aurait tourné.

— Au début, très bien, je murmure.

Elle me caresse la nuque, du bout des doigts.

— C’est dur, toute seule. T’as pas idée, comme c’est dur. Ces jours, ces nuits… Tu comprends, maintenant, pourquoi je te disais, le soleil… (Elle avale, plusieurs fois coup sur coup, elle fait non de la tête sur l’oreiller.) J’avais trop lu des Nous Deux, j’avais envie de quelqu’un qui m’emmène avec lui, que ça compte. Des conneries…

Il y a une autre solution.

Je me fous pas mal du contrat. Le contrat, c’est pas un problème et même d’une certaine manière il est rempli puisque Verlaine ne l’ouvrira plus jamais. Le bahut… Je lui ouvre la robe.

Je la regarde un grand coup et je m’étends le long de son corps. Je la caresse un peu partout. J’ai jamais lu de Nous Deux, mais elle est ferme et chaude, elle a toujours les mains ouvertes comme si elle attendait seulement le coup de grâce, elle est comme une plaine avec des collines en pente douce, des chemins creux et un bosquet plus ou moins triangulaire, luxuriant, un ruisseau et des arbres. Un paysage immobile.

— Je vais t’emmener avec moi, je lui dis avec une voix d’avant. J’ai fait beaucoup de trucs tordus dans ma vie, et celui-là c’est le plus dingue, mais je vais t’emmener avec moi.

Elle se serre, elle bredouille des phrases sans suite, elle me dit qu’elle voulait vraiment pas le tuer, que ça s’était fait dans le noir, elle savait pas comment, il était tombé contre elle, il avait glissé par terre… Elle me dit :

— Je me gardais, Simon. Je sais pas si tu peux comprendre ça, mais je me gardais pour le type… l’homme… (Elle s’agrippe à mes épaules, secoue la tête.) C’est pour ça. C’est pour ça que je l’ai tué. Je voulais pas avec n’importe qui, tant que j’aurais pas trouvé…

J’enfonce ma tête dans son cou. Question dinguerie, je reconnais que je suis servi. J’aimerais pas écouter ce qu’elle me dit, ses petits secrets et ce qu’elle voulait préserver ; il y en a d’autres, c’est d’autres choses ; elle, c’était comme une indigène du Nil au siècle dernier, quelque chose de fragile et de dérisoire à cause de quoi elle a fini par descendre mon pote, mon vrai frangin à moi, cette pauvre cloche qui s’en serait tiré, rien qu’en changeant de trou.

J’aimerais pas écouter, mais j’écoute. Elle met un sacré bout de temps à tout me dire, par petits bouts, inquiète. Ce qu’elle me dit, c’est autant de coups de couteau qu’elle me refile entre les côtes, autant de plaies qu’elle rouvre, de ces cicatrices qu’on croit pourtant bien refermées, depuis le temps. Quand elle a fini, elle me dit :

— Tu me veux quand même ?

— Quand même quoi ?

— Tout ce que je t’ai dit.

— Tu parles…

Je finis de lui enlever la robe ; elle a la figure grave. On met un temps infini à commencer à faire l’amour, parce qu’on sait maintenant tous les deux ce que ça veut dire l’un pour l’autre. On le fait longtemps mais sans hâte, sans honte, sans rien, comme si on se retrouvait après trop longtemps. Elle a les deux poings contre mon torse ; elle m’appelle de loin.

— Simon… Je prends rien, Simon.

Je me redresse sur les coudes. Elle est drôlement petite, tout compte fait. J’essaie de sourire, avec précaution.

— Et alors ? je lui demande.

— Alors rien…

Beaucoup plus tard, je suis étendu sur le dos ; je fixe le plafond comme si je pouvais y déchiffrer le chemin, la marche à suivre. Elle m’allume une cigarette, elle cherche le cendrier et je lui dis où il est… Tout en fumant, je lui raconte ce qui s’est passé, comment je bossais quand j’étais flic, mon histoire avec Cora. J’ai soif à crever ; je me taperais bien un grand bourbon avec de l’eau plate très fraîche. Elle va chercher le sac en papier ; il reste presque rien dans la bouteille et finalement c’est pas ça dont j’ai besoin.

J’ai besoin de sa présence, de sa chaleur, du balancement de ses hanches et de son sourire pressé, de la douceur de ses seins trop lourds, quand même, pour son buste frêle, de son odeur de racine et de vent salé.

On sort manger vers une heure, on dévore des entrecôtes au gril. Le temps s’est assombri et il fait lourd ; les fringues collent à la peau. On est au fond de la salle, tranquilles, et je lui explique le programme des réjouissances, point par point. Elle a récupéré : elle a même pris une douche avant de sortir. Il reste de la peur dans ses yeux, mais c’est le genre de peur qui mettra des années et des années à s’en aller, si elle s’en va jamais.

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