Fièvre
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 1965
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070238224
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Fièvre». Краткое содержание книги:
Il y a longtemps que j’ai renoncé à dire tout ce que je pensais (je me demande même parfois s’il existe vraiment quelque chose qui s’appelle une pensée) ; je me suis contenté d’écrire tout cela en prose. La poésie, les romans, les nouvelles sont de singulières antiquités qui ne trompent plus personne, ou presque. Des poèmes, des récits, pour quoi faire ? L’écriture, il ne reste plus que l’écriture, l’écriture seule, qui tâtonne avec ses mots, qui cherche et décrit, avec minutie, avec profondeur, qui s’agrippe, qui travaille la réalité sans complaisance. C’est difficile de faire de l’art en voulant faire de la science. J’aimerais bien avoir en quelque sorte un ou deux siècles de plus pour savoir.
Il plaça l’antivol sur la roue avant, laissa la bicyclette contre le mur de l’immeuble et monta les escaliers. Au palier du quatrième, il s’arrêta devant la porte de droite, sonna et attendit. Au bout de quelques secondes, il y eut un bruit dans la serrure de la porte ; une jeune femme aux longs cheveux noirs apparut.
« Ah, c’est toi, entre. »
Roch la suivit dans l’appartement. Il referma soigneusement la porte, posa en passant les clés de l’antivol sur une table, dans l’entrée, et se dirigea vers la cuisine. C’était une pièce assez grande, orientation nord, occupée par une table de bois blanc. Les volets étaient tirés, et dans la pénombre, on voyait la lueur bleue du réchaud à gaz en train de faire cuire quelque chose dans une grosse marmite. La jeune femme portait un tablier de nylon déboutonné. Roch passa devant elle et alla se laver les mains au-dessus de l’évier. Tandis qu’il s’aspergeait la figure afin d’enlever le sel, la femme dit :
« L’eau était bonne ? »
« Très bonne », grogna Roch ; « tu aurais dû venir. »
« Avec cette chaleur… »
Roch s’essuya les mains et le visage avec le torchon à vaisselle. Puis il retourna dans l’entrée et chercha le journal. « Où est le journal ? » cria-t-il sans tourner la tête.
« Quoi ? » dit-elle.
« Où as-tu mis le journal ? » répéta-t-il.
« Dans la chambre », dit la femme ; « sur le lit, dans la chambre. Il y a une lettre pour toi. »
Roch entra dans la chambre ; sur le lit défait, il y avait le journal et une lettre. Roch retourna dans la cuisine, s’assit sur un tabouret, posa le journal sur la table, à côté d’une assiette, et ouvrit l’enveloppe avec la pointe d’un couteau.
« On mange bientôt ? » demanda-t-il en dépliant la lettre.
« Cinq minutes », dit sa femme ; « tu as faim ? »
« Hm… »
« Les pommes de terre seront cuites dans cinq minutes. »
Roch commença à lire la lettre. C’était écrit d’une petite écriture fine, au stylo, sur du papier à carreaux.
« Mon cher Roch, chère Élisabeth,
« Je vous envoie ce petit mot d’Italie, où je continue mon périple. Je suis passé par Milan et Bologne, et aujourd’hui, je fais étape à Florence. Tu trouveras d’ailleurs dans l’enveloppe une carte postale achetée à Florence. Ici, la chaleur est très forte mais le paysage n’en est que plus beau. J’ai visité tous les monuments et tous les musées et j’ai vu pratiquement tout ce qu’il y a à voir ici. C’est très beau. J’espère que vous aurez l’occasion de faire ce voyage un de ces jours, je crois que ça en vaut la peine. J’ai écrit l’autre jour à maman pour lui donner des nouvelles. — J’espère que sa sciatique ne la fait pas trop souffrir. J’espère que tout va bien de votre côté, et que vous ne souffrez pas trop de la chaleur. L’autre jour, à Milan, j’ai rencontré Emmanuel qui était là de passage avec sa femme. Nous avons évoqué quelques souvenirs. Il m’a dit qu’il comptait passer vous voir à la fin des vacances, avant de rentrer à Paris. Il paraît qu’il travaille maintenant pour une fabrique de réfrigérateurs et qu’il est très bien payé. Voilà les nouvelles. Je serai à Venise mardi prochain, et j’y resterai une quinzaine de jours. Je ne te donne pas mon adresse, mon cher Roch, parce que je sais que tu ne m’écrirais pas. À bientôt donc, je vous embrasse.