Le Feu (Journal d'une Escouade)
- Автор: Barbusse Henri
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Feu (Journal d'une Escouade)». Краткое содержание книги:
– Ces machines-là, jamais ça ne deviendra pratique, jamais.
– Comment peux-tu dire ça! On a fait tellement de progrès, si vite…
– Oui, mais on s'arrêtera là. On ne fera jamais mieux, jamais.
Je ne discute pas, cette fois-ci, ce dur refus buté que l'ignorance oppose, toutes les fois qu'elle peut, aux promesses du progrès, et je laisse mon gros camarade s'imaginer opiniâtrement que l'extraordinaire effort de la science et de l'industrie s'est, tout à coup, arrêté à lui.
Ayant commencé à me dévoiler sa pensée profonde, il continue, et, rapprochant et baissant la tête, il me dit:
– Tu sais qu'elle est ici, l'Eudoxie.
– Ah! fis-je.
– Oui, mon vieux. Tu n'remarques jamais rien, toi, j'ai r'marqué (et Lamuse me sourit avec indulgence). Alors, tu saisis: si elle est venue c'est qu'on l'intéresse, pas? Elle nous a suivis pour quelqu'un de nous, y a pas d'erreur.
Il reprend:
– Mon vieux, veux-tu que je te dise? Elle est venue pour moi.
– En est-tu sûr, mon pauvre vieux?
– Oui, dit sourdement l'homme-bœuf. D'abord, j'la veux. Et puis, à deux fois, mon vieux, j'lai trouvée sur mon passage, juste sur mon passage, à moi, t'entends bien? Tu m'diras qu'elle s'est sauvée; c'est qu'elle est timide, ça, oui…
Il se figea au milieu de la rue et me regarda en face. Sa figure épaisse, aux joues et au nez humides de graisse, était grave. Il porta son poing globuleux à sa moustache jaune sombre soigneusement roulée, et la lissa avec tendresse. Puis il continua à me montrer son cœur.
– J'la veux, mais, tu sais, j'la marierai bien, moi. Elle s'appelle Eudoxie Dumail. Avant j'pensais pas à l'épouser. Mais depuis que j'connaîs son nom de famille, i' m'semble que c'est changé, et j'marcherais bien. Ah! nom de Dieu, elle est si jolie, c'te femme. Et c'est pas tant encore qu'elle soit jolie… Ah!…
Le gros garçon débordait d'une sentimentalité et d'une émotion qu'il cherchait à me prouver par des paroles.
– Ah! mon vieux!… Y a des fois qu'i' faudrait me r'tenir avec un crochet, martela-t-il avec un sombre accent, tandis que le sang affluait aux quartiers de chair de son encolure et de ses joues. Elle est si belle, elle est… Et moi, j'suis… Elle est si pas pareille t'as remarqué, j'suis sûr, toi qui r'marques. C'est une paysanne, oui, eh bien, elle a je n'sais quoi qu'elle a qu'est pire qu'une Parisienne, même une Parisienne chic et endimanchée, pas? Elle… Moi, j'…
Il fronça ses sourcils roux. Il aurait voulu m'expliquer la splendeur de ce qu'il pensait. Mais il ignorait l'art de s'exprimer, et il se tut; il restait seul avec son émotion inavouable, toujours seul malgré lui.
… Nous nous avançâmes à côté l'un de l'autre le long des maisons. On voyait se ranger devant les portes des haquets chargés de barriques. On voyait les fenêtres donnant sur la rue se fleurir de massifs multicolores de boîtes de conserves, de faisceaux de mèches d'amadou – de tout ce que le soldat est forcé d'acheter. Presque tous les paysans cultivaient l'épicerie. Le commerce local avait été long à se déclencher; maintenant l'élan était donné; chacun se jetait dans le trafic, pris par la fièvre des chiffres, ébloui par les multiplications.
Les cloches sonnèrent. Un cortège déboucha. C'était un enterrement militaire. Une fourragère, conduite par un tringlot, portait un cercueil enveloppé dans un drapeau. À la suite, un piquet d'hommes, un adjudant, un aumônier et un civil.
– L'pauvre petit enterrement à queue coupée! dit Lamuse.
– L'ambulance n'est pas loin, murmura-t-il. À s'vide, que veux-tu! Ah! ceux qui sont morts sont bien heureux. Mais des fois seulement, pas toujours… Voilà!
Nous avons dépassé les dernières maisons. Dans la campagne, au bout de la rue, le train régimentaire et le train de combat se sont installés: Les cuisines roulantes et les voitures tintinnabulantes qui les suivent avec leur bric-à-brac de matériel, les voitures à croix rouge, les camions, les fourragères, le cabriolet du vaguemestre.
Les tentes des conducteurs et des gardiens essaiment autour des voitures. Dans des espaces, des chevaux, les pieds sur la terre vide, regardent le trou du ciel avec leurs yeux minéraux. Quatre poilus plantent une table. La forge en plein air fume. Cette cité hétéroclite et grouillante, posée sur le champ défoncé dont les ornières parallèles et tournantes se pétrifient dans la chaleur, est frangée déjà largement d'ordures et de débris.
Au bord du camp, une grande voiture peinte en blanc tranche sur les autres par sa propreté et sa netteté. On dirait, au milieu d'une foire, la roulotte de luxe où l'on paye plus cher que dans les autres.
C'est la fameuse voiture stomatologique que cherchait Blaire.
Justement, Blaire est là, devant, qui la contemple. Il y a longtemps, sans doute, qu'il tourne autour, les yeux attachés sur elle. L'infirmier Sambremeuse, de la Division, revient de courses, et gravit l'escalier volant de bois peint, qui mène à la porte de la voiture. Il tient dans ses bras une boîte de biscuits, de grande dimension, un pain de fantaisie et une bouteille de champagne.
Blaire l'interpelle:
– Dis donc, Du Fessier, c'te bagnole-là, c'est les dentistes?
– C'est écrit dessus, répond Sambremeuse, un petit replet, propre, rasé, au menton blanc et empesé. Si tu ne le vois pas, c'est pas l'dentiste qu'il faut demander pour te soigner les piloches, c'est le vétérinaire pour te torcher la vue.
Blaire, s'étant approché, examine l'installation.
– C'est barloque, dit-il.
Il s'approche encore, s'éloigne, hésite à engager sa mâchoire dans cette voiture. Il se décide enfin, met un pied sur l'escalier, et disparaît dans la roulotte.
Nous poursuivons la promenade… On tourne dans un sentier dont les hauts buissons sont poivrés de poussière. Les bruits s'apaisent. La lumière éclate partout, chauffe et cuit le creux du chemin, y étale d'aveuglantes et brûlantes blancheurs çà et là, et vibre dans le ciel parfaitement bleu.
Au premier tournant, à peine entendons-nous un crissement léger de pas, et nous nous trouvons face à face avec Eudoxie!
Lamuse pousse une exclamation sourde. Peut-être s'imagine-t-il, encore une fois, qu'elle le cherchait, croit-il à quelque don du destin… Il va à elle, de toute sa masse.
Elle le regarde, s'arrête, encadrée par de l'aubépine. Sa figure étrangement maigre et pâle s'inquiète, ses paupières battent sur ses yeux magnifiques. Elle est nu-tête; son corsage de toile est échancré sur le cou, à l'aurore de sa chair. Si proche, elle est vraiment tentante dans le soleil, cette femme couronnée d'or. La blancheur lunaire de sa peau appelle et étonne le regard. Ses yeux scintillent; ses dents, aussi, étincellent dans la vive blessure de sa bouche entrouverte, rouge comme le cœur.
– Dites-moi… J'vais vous dire… halète Lamuse. Vous me plaisez tant…
Il avance le bras vers la précieuse passante immobile.
Elle a un haut-le-corps, et lui répond:
– Laissez-moi tranquille, vous me dégoûtez!
La main de l'homme se jette sur une des petites mains. Elle essaie de la retirer et la secoue pour se dégager.
Ses cheveux d'une intense blondeur se défont, et remuent comme des flammes. Il l'attire à lui. Il tend le cou vers elle, et ses lèvres aussi se tendent en avant. Il veut l'embrasser. Il le veut de toute sa force, de toute sa vie. Il mourrait pour la toucher avec sa bouche.
Mais elle se débat, elle jette un cri étouffé; on voit palpiter son cou, sa jolie figure s'enlaidir haineusement.
Je m'approche et mets la main sur l'épaule de mon compagnon, mais mon intervention est inutile: il recule et gronde vaincu.
– Vous n'êtes pas malade, des fois! lui crie Eudoxie.
– Non!… gémit le malheureux, déconcerté, atterré, affolé.
– N'y revenez pas, vous savez! dit-elle.
Et elle s'en va, toute pantelante, et il ne la regarde même pas s'en aller: il reste les bras ballants, béant devant la place où elle était, martyrisé, dans sa chair, réveillé d'elle et ne sachant plus de prière.