Aline Et Valcour Ou Le Roman Philosophique – Tome I
- Автор: de Sade Marquis Alphonse Francois
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Aline Et Valcour Ou Le Roman Philosophique – Tome I». Краткое содержание книги:
Mais je m'opposai à cette manière d'envisager les choses, et je fis observer, à madame de Blamont, que, si le président avait envie de faire des recherches sur Sophie, il commencerait assurément par le village de Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un état si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en servir alors décemment et utilement pour repousser les insignes prétentions de d'Olbourg. Nous convînmes donc que le meilleur parti était de la garder; de prendre les plus sûres informations sur l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette créature à avouer son crime. Cela n'était ni sûr ni aisé, j'en conviens, mais c'était néanmoins le seul expédient qui convint aux circonstances… D'après cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne néglige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de célérité que d'exactitude.-L'ancienne nourrice de Claire demeurait au Pré-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront aisées; ce fut là où Sophie passa les trois premières semaines de sa vie, chez une paysanne nommée Claudine Dupuis, et c'est dans cette paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le président sortit de nuit, le 16 août 1762, ayant la petite fille dans une barcelonnette verte sur le devant, d'un vis-à-vis gris, sans laquais. Voilà tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute réflexions de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une mère désolée qui t'adore, et qui n'a que toi à qui elle puisse confier de tels soins; nulle sorte de délicatesse ne saurait donc t'arrêter ici; si tu trouves la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu tâches de la faire convenir de tout, devant quelques témoins. Si elle refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute considération doit céder à l'importance de constater la légitimité de Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y réussir, puisque c'est de cette légitimité reconnue que nous attendons tout, et que c'est en prouvant cette légitimité d'une part, et de l'autre le commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous détruisons tous les projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes opérations, instruis nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins.
LETTRE XXII.
Vertfeuil, ce 15 septembre.
Je ne vous écris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au soir tout était calme,… nous attendions de vos nouvelles, Sophie allait de mieux en mieux; j'étais entre la meilleure des mères, et cette chère et infortunée soeur que j'aime avec passion; je les carressais toutes deux.-Cette pauvre Sophie, si consolée de tous ses maux, si heureuse de sa nouvelle situation mêlait ses larmes aux nôtres; Eugénie, Déterville et madame de Senneval lisaient à l'autre bout du salon, laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que nous leur offrions: tout-à-coup madame de Senneval, près d'une croisée donnant sur la cour, quitte son livre et dit effrayée: j'entends une voiture; nous prétons l'oreille, elle ne se trompait pas… Ma mère vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes; à peine est-elle redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des flambeaux,… mon ami c'était… mon père;… c'était le cruel d'Olbourg;… ma main tremble en traçant ces noms:… ils arrivent malgré leur promesse… quelle en est la cause? savent-ils que nous avons Sophie? que veulent-ils?… qu'exigent-ils? Tout mon sang se trouble… Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner vîle mon billet à Déterville, qui se charge de vous le faire tenir.
Postcriptum de Déterville.
Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amené ces cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui te le fera recevoir trois jours plutôt; ne crains rien, agis; je les aime mieux ici qu'à Paris, pendant tes opérations: les visages ne sont point austères, et je n'apperçois jusqu'à présent que de l'honnêteté et de la décence. Madame de Blamont est dans un état affreux;… elle s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eugénie et moi parons à tout, et faisons les frais de tout.-Je vais reprendre le journal, tu seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute.
Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines qui les attendent; qu'il ne dépendit que d'eux de rentrer dans le néant, en serait-il un seul qui voulût remplir la carrière!
LETTRE XXIII.
Vertfeuil, ce 20 septembre.
O Valcour! y a-t-il un degré où le vice confondu s'arrête? existe-t-il un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit, si ce qu'il fait émane véritablement de son coeur, ou si ses actions, si ses discours ne viennent que de sa fausseté? Quels procédés peuvent, en un mot, nous donner la clef de l'âme d'un scélérat, et comment, avec l'habitude où il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai à t'apprendre, jusqu'à la solution de ce problème, est une chose véritablement impossible; je dirai donc et tu combineras.
Le 14, au soir, nos voyageurs fatigués s'en tinrent à quelques politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De notre part, le billet que nous t'écrivîmes, des craintes, et point de sommeil… La vertu se tourmente et s'agite où le vice repose en sûreté.
Le 15, au matin, le président mena son ami chez Aline, elle s'était levée de très-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que nous en étions convenu la veille, le billet où j'écrivis un mot; mais elle s'était recouchée. Extrêmement surprise d'une visite si matinale, elle répondit à son père, (qui s'informait s'il était jour) qu'elle était désespérée de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais qu'on n'était pas encore entré chez elle. Le président, peu scrupuleux, insista:… quand il s'agit de recevoir un père et un époux, dit-il à travers la porte, on ne doit pas y regarder de si près: ouvrez Aline, et n'ayez nulle crainte.-En vérité je ne ne puis, je suis au lit,-qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me fâcherai.-Mais la prudente Aline ne put entendre cette dernière phrase; enveloppée d'un manteau de lit, elle s'était lestement évadée par le petit escalier qui communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle était déjà toute allarmée sur le pied du lit de sa mère, quand le président peu accoutumé à de la résistance, lorsqu'il annonçait des désirs, déclarait que si on ne lui ouvrait pas à l'instant, il allait enfoncer la porte;… il s'y déterminait, quand une femme de chambre, promptement envoyée vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, où le déjeûner allait être servi.
J'ai malheureusement deux libertins à représenter; il faut donc que tu t'attendes a des détails obscènes, et que tu me pardonnes de les tracer. J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles révoltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire aimer, et ce projet est loin de ma tête.
L'ambassadrice était jolie, bien blanche, des yeux très-vifs, nouvelle dans la maison, et envoyée là parce que ce fut la première qui se présenta. Le président la saisit par la main, et comme la porte de la chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu éloignée, il y pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se prépare à s'y enfermer; quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se dégage, s'esquive et revient trouver sa maîtresse; elle fut bientôt suivie de ses deux assaillants; ils avaient cru sage de paraître aussi tôt, afin que les sujets de plainte, de celle qui leur échappait, ne passassent plus que pour des plaisanteries.
Les ennemis débusques, Aline était remontée dans sa chambre; moyennant quoi ces messieurs ne trouvèrent que la présidente.-Vos femmes sont des Lucrèces, madame, dit Blamont en entrant, en vérité ce sont des vertus romaines, j'imaginais… Vous savez que je me gêne peu sur ces fadaises-là; quand, à tous les risques de l'ennui de la campagne, on hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper… Depuis quand avez vous cette fière vestale?… (et elle était là)-Elle est bien… quel âge avez vous mademoiselle?-Dix-neuf ans monsieur.-Pas mal en vérité; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes de choses,-et madame de Blamont confuse.-Sortez, sortez Augustine, ne voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.-Mais madame, vous êtes d'une rigueur… il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage rendu à la beauté.-Ce n'est pas être difficile… Eh bien! vous ne vous asseyez pas?… ma fille vas descendre… vous l'avez réveillée… vous lui avez fait une peur!… elle était accourue vers moi… J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoyée s'habiller,-s'habiller?… quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un père?… est-ce qu'on se gêne à la campagne?-L'honnêteté est de mode par tout.-Madame à raison, dit d'Olbourg… pardon madame; mais si j'en croyais monsieur votre mari, il me ferait souvent faire des choses.-Oh! pour le coup je m'asseois, a dit alors le président, en se laissant tomber dans un fauteuil… oui, je m'asseois, d'Olbourg va prêcher, et il y a long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-général… allons poursuis d'Olbourg,-j'écoute, analyse nous un peu, je t'en prie, les vertus civiles, les vertus morales… oui, qu'il y ait bien de la vertu dans ton discours; c'est étonnant comme j'aime la vertu!-Préférez vous de déjeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la présidente?-Mais nous irons où vous voudrez… où est ma fille?-Elle achève de se vêtir, et se rendra où l'on lui dira que nous sommes.-Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude…-Mais il est des choses de décence…-Décence… voilà toujours votre mot à vous autres femmes! il y a long-tems que je cherche a pénétrer la vraie signification de ce mot barbare, sans y avoir encore réussi; je l'avoue, selon vous madame, les sauvages doivent être bien indécens; car, ils vont tous nuds, et vous pouvez être sûre que chez les Californiens, ou chez les Ostiages, quand un père va voir sa fille, le matin, elle ne lui refuse pas sa porte, sous le ridicule prétexte qu'elle est en chemise.-Monsieur, a répondu madame de Blamont, avec autant d'aménité que de modestie, la décence n'est point idéale; elle peut être arbitraire; elle peut être relative aux différens climats, mais son existence n'en est pas moins réelle; fille du bon sens et de la sagesse, elle doit régler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et s'il était de mode d'aller en France comme au Paruguai, la décence alors placée à d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins respectée.-Oh! je vous réponds qu'il y a des pays où rien de ce que vous voulez dire ne l'est, où vos devoirs sont des chimères, et vos crimes d'excellentes actions.-Ce raisonnement seul vous condamme; car enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent être, il les évitent, ils les punissent: voilà donc des freins reconnus, en raison de la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'être nés dans celui-ci, pourquoi n'en pas également adopter les principes?-Mais c'est qu'il n'y a rien de réel.-Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous réponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation pour me convaincre du véritable caractère d'une chose, pour m'y livrer si elle est bien, pour la détester si elle est mal.-Et quel est donc ce guide infaillible?-Mon coeur.-Il n'est point d'organe plus faux, on en fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous réponds qu'à force d'en étouffer la voix on parvient bientôt à l'éteindre.-Cela suppose au moins un instant où on l'entendit malgré soi.-D'accord.-On a donc été vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'être dès qu'on s'occupe de l'étouffer? le bien et le mal ont donc des différences marquées que vous définissez vous-mêmes, en vous efforçant de les anéantir? D'Olbourg.-Il me semble que madame à raison, il est bien certain que le vice est une chose qui… et puis d'ailleurs, je dis, il n'y a que la vertu… Le président éclatant de rire, ah! ah! ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en mêle je suis battu; allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion; allons déjeuner: faites dire à Aline de descendre… Et tout le monde s'est réuni dans le salon. Aline confuse a paru; le président lui a tenu quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achevé de la faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la conversation générale.