Monsieur Bergeret A Paris
- Автор: Франс Анатоль
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Monsieur Bergeret A Paris». Краткое содержание книги:
Il lui dit sans se retourner:
– Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne vouliez pas me croire… C'est encore heureux que nous soyons sur le devant. Mais l'arbre m'empêche de voir.
– L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette.
La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de lierre.
– L'acacia, si vous voulez.
– Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?
– Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face.
– Qu'est-ce que c'est que cet homme?
– Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien les avoir semés.
– Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?
– A qui?
– Je ne sais pas… au gouvernement…
Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation. Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il revint à elle, un peu rasséréné.
– Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je vous assure. Vous êtes adorable… Mais si on me les avait changés, mes agents!… C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.» Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels. Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les misérables!
Il retourna à la fenêtre.
– Non!… C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!… Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi. Vous si charmante, si délicieuse!…
Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter.
– Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.
– Il me semble que si je ne vous aimais pas…
– Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue?
– Non, mon ami.
Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait pas l'oreille aux bruits du monde extérieur.
– Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit, l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre mille.
Et il retourna à la fenêtre.
Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il devenait ombrageux. Tout l'irritait.
Elle eut le malheur de lui dire:
– Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir.
Il éclata:
– Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race, celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein?
Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. Elle garda le silence.
Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table de nuit.
– Si l'on vient m'arrêter… dit-il.
Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol. Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des Croix:
– Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la devanture des charcutiers!… Tout est prêt. Le mouvement éclatera simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce ne sera pas trop tôt.
Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit:
– Vous avez de beaux cils.
Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières.
Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un soupir, elle lui demanda:
– Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à l'heure!
– Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire coffrer tous.
– Et il ne les avait pas interceptés, mon ami?
– Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la gueuse, je ne serai pas tranquille.
Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras, comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche ardente et fraîche:
– Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez, j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas, la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami, vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la chapelle de saint Antoine.
Lui, pensif et grave:
– Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque.
Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.
– Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société?