Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Et il s'élança à travers les rochers dans la direction de la route. Daniel courait près de lui ; il avait pour un instant le cœur délivré de son fardeau, allégé de tout regret, follement avide d'aventure.
Ils parvinrent à un endroit où la route montait et faisait un angle droit pour desservir une agglomération de maisons. Comme ils allaient atteindre ce coude, un fracas infernal les arrêta net : un enchevêtrement de chevaux, de roues, de tonneaux, bringuebalait d'un côté à l'autre de la chaussée, dévalait vers eux à une vitesse vertigineuse ; et avant qu'ils eussent fait un mouvement pour fuir, l'énorme masse vint s'écraser à cinquante mètres d'eux, contre une grille qui vola en éclats. La pente était très rapide : un immense haquet, qui descendait à pleine charge, n'avait pu être freiné à temps ; de tout son poids, il avait entraîné les quatre percherons qui le tiraient, et qui, bousculés, se cabrant, s'empêtrant les uns dans les autres, venaient de s'abattre pêle-mêle au tournant, culbutant sur eux leur montagne de tonneaux d'où giclait du vin. Des hommes, affolés, gesticulants, couraient en criant derrière cet amas de naseaux ensanglantés, de croupes, de sabots, dont l'ensemble entier palpitait dans la poussière. Soudain, aux hennissements des bêtes, au tintamarre des grelots, aux sourdes ruades contre la porte de fer, au cliquetis des chaînes, aux vociférations des conducteurs, se mêla un raclement rauque qui domina tout le reste : le râle du cheval de flèche, un cheval gris, que tous les autres piétinaient, et qui, les pattes prises sous lui, s'époumonait, étranglé par son harnais. Un homme, brandissant une hache, se jeta dans la mêlée : on le vit trébucher, tomber, se relever ; il tenait le cheval gris par une oreille, et s'acharnait à coups de hache contre le collier ; mais le collier était de fer ; l'acier s'y ébréchait ; on vit l'homme se dresser avec un visage de fou et lancer la hache contre le mur, tandis que le râle devenait un sifflement strident, de plus en plus précipité, et qu'un flot de sang jaillissait des naseaux.
Alors Jacques sentit que tout vacillait : il tenta de se cramponner à la manche de Daniel, mais ses doigts étaient raides, et ses jambes amollies le laissaient glisser à terre. Des gens l'entourèrent. On le conduisit dans un jardinet, on l'assit près d'une pompe, au milieu des fleurs, on lui bassina les tempes avec de l'eau fraîche. Daniel était aussi pâle que lui.
Quand ils revinrent sur la route, tout le village s'occupait des fûts. Les chevaux étaient relevés. Sur quatre, trois étaient blessés, dont deux, les pattes de devant brisées, étaient effondrés sur les genoux. Le quatrième était mort : il gisait dans le fossé où coulait le vin, sa tête grise collée contre la terre, la langue hors de la bouche, les yeux glauques à demi clos, et les jambes repliées sous lui, comme s'il eût cherché, en mourant, à se rendre aussi portatif que possible pour l'équarrisseur. L'immobilité de cette chair velue, souillée de sable, de sang et de vin, contrastait avec le halètement des trois autres, qui tremblaient sur place, abandonnés au milieu du chemin.
Ils virent un des conducteurs s'approcher du cadavre. Sur son visage hâlé, aux cheveux collés par la sueur, une expression de colère, ennoblie par une sorte de gravité, témoignait à quel point ce charretier ressentait profondément la catastrophe. Jacques ne pouvait détacher les yeux de cet homme. Il le vit mettre au coin des lèvres un mégot qu'il tenait à la main, puis se pencher sur le cheval gris, soulever la langue gonflée, déjà noire de mouches, introduire l'index dans la bouche et découvrir les dents jaunâtres ; il resta quelques secondes courbé en deux, palpant la gencive violacée ; enfin il se redressa, chercha un regard ami, rencontra celui des enfants ; et, sans même essuyer ses doigts salis d'écume où s'engluaient des mouches, il reprit entre ses lèvres son bout de cigarette.
— « Ça n'a pas sept ans ! » fit-il en secouant les épaules. Il s'adressait à Jacques : « La plus belle bête des quatre, la plus à l'ouvrage ! Je donnerais deux de mes doigts, tenez, ces deux-là, pour la ravoir. » Et, détournant la tête, il eut un sourire amer, et cracha.
Ils repartirent ; sans entrain, oppressés.
— « Un mort, un vrai, un homme mort, en as-tu déjà vu ? » demanda Jacques.
— « Non. »
— « Ah ! mon vieux, c'est extraordinaire !.. Moi, il y avait longtemps que ça me trottait en tête. Un dimanche à l'heure du catéchisme, j'y ai couru… »
— « Où ça ? »
— « À la Morgue. »
— « Toi ? Seul ? »
— « Parfaitement. Ah, mon vieux, c'est blême un mort, tu n'as pas idée ; c'est comme en cire, en pâte à copier. Il y en avait deux. L'un avait la figure toute tailladée. Mais l'autre, il était comme vivant, même que les paupières n'étaient pas fermées. Comme vivant », reprit-il, « et pourtant mort, ça ne faisait pas de doute, dès le premier coup d'œil, à cause de je ne sais quoi… Et pour le cheval, tu as vu, c'était la même chose… Ah, quand nous serons libres », conclut-il, « il faudra que je t'y mène, un dimanche, à la Morgue… »
Daniel n'écoutait plus. Ils venaient de passer sous le balcon d'une villa, où la main d'un enfant égrenait des gammes. Jenny… Il voyait devant lui le visage fin, le regard concentré de Jenny, lorsqu'elle avait crié : « Qu'est-ce que tu vas faire ? » et que les larmes étaient montées dans les yeux gris largement ouverts.
— « Tu ne regrettes pas de ne pas avoir de sœur ? » fit-il au bout d'un instant.
— « Oh si ! Une sœur aînée, surtout. Car j'ai presque une petite sœur. » Daniel le regardait surpris ; il expliqua : « Mademoiselle élève à la maison une petite nièce à elle, une orpheline… Elle a dix ans… Gise… Elle s'appelle Gisèle, mais on dit Gise… Pour moi, c'est comme une petite sœur. »
Ses yeux se mouillèrent tout à coup. Il poursuivit, sans lier les idées : « Toi, tu es élevé d'une autre manière. D'abord, tu es externe, tu vis déjà comme Antoine, tu es presque libre. C'est vrai que tu es raisonnable, toi », remarqua-t-il d'un ton mélancolique.
— « Et toi, non ? » fit Daniel avec sérieux.
— « Oh, moi », reprit Jacques en fronçant les sourcils, « je sais bien que je suis insupportable. Ça ne peut pas être autrement. Ainsi, tiens, j'ai des colères, quelquefois, je ne connais plus rien, je casse, je cogne, je crie des horreurs, je serais capable de sauter par la fenêtre ou d'assommer quelqu'un ! Je te dis ça pour que tu saches tout », ajouta-t-il. Et il était visible qu'il éprouvait une sombre jouissance à s'accuser. « Je ne sais pas si c'est de ma faute, ou quoi ? Il me semble que si je vivais avec toi, je ne serais plus le même. Mais ce n'est pas sûr…
« À la maison, quand je rentre le soir, si tu savais comme ils sont ! » continua-t-il, après une pause, en regardant au loin. « Papa ne m'a jamais pris au sérieux. À l'École, les abbés lui disent que je suis un monstre, par lèche, pour avoir l'air de se donner beaucoup de mal en élevant le fils de M. Thibault, qui a le bras long à l'Archevêché, tu comprends ? Papa est bon, tu sais », affirma-t-il avec une animation soudaine, « très bon même, je t'assure. Mais je ne sais comment dire… Toujours ses œuvres, ses commissions, ses discours ; toujours la religion. Et Mademoiselle aussi : tout ce qui m'arrive de mal, c'est le bon Dieu qui me punit. Tu comprends ? Après le dîner, papa s'enferme dans son bureau, et Mademoiselle me fait réciter mes leçons, que je ne sais jamais, dans la chambre de Gise, pendant qu'elle couche la petite. Elle ne veut même pas que je reste dans ma chambre, seul ! Ils ont dévissé mon commutateur, crois-tu ? pour que je ne puisse pas toucher à l'électricité ! »
— « Mais ton frère ? » questionna Daniel.
— « Antoine, oui, c'est un chic type, mais il n'est jamais là, tu comprends ? Et puis — il ne me l'a jamais dit — mais je suppose que lui non plus, il n'y tient pas tant que ça, à la maison… Il était déjà grand quand maman est morte, puisqu'il a juste neuf ans de plus que moi ; alors Mademoiselle n'a jamais pu avoir beaucoup de crampon sur lui. Tandis que moi, elle m'a élevé, tu comprends ? »