Le Dernier Jour D’un Condamné
- Автор: Гюго Виктор
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le Dernier Jour D’un Condamné». Краткое содержание книги:
Hugo ne donne pas son nom, ne dit presque rien sur son passé, ni pourquoi cet homme est emprisonné. Peu importe! Ce texte est un plaidoyer contre la peine de mort, contre toutes les peines de mort, il n'a pour objet que cette mort qui apparaît dans toute son horreur inouïe et impensable, dans son inhumanité intrinsèque. Ce condamné «anonyme», n'est personne, et donc tout le monde, et nous vivons sa peur et son Enfer.
– Vous êtes curieux! lui ai-je dit.
– Pourquoi, monsieur? a répliqué l’huissier. Chacun a son opinion politique. Je vous estime trop pour croire que vous n’avez pas la vôtre. Quant à moi, je suis tout à fait d’avis du rétablissement de la garde nationale. J’étais sergent de ma compagnie, et, ma foi, c’était fort agréable.
Je l’ai interrompu.
– Je ne croyais pas que ce fût de cela qu’il s’agissait.
– Et de quoi donc? Vous disiez savoir la nouvelle…
– Je parlais d’une autre, dont Paris s’occupe aussi aujourd’hui.
L’imbécile n’a pas compris; sa curiosité s’est éveillée.
– Une autre nouvelle? Où diable avez-vous pu apprendre des nouvelles? Laquelle, de grâce, mon cher monsieur? Savez-vous ce que c’est, monsieur l’abbé? êtes-vous plus au courant que moi? Mettez-moi au fait, je vous prie. De quoi s’agit-il? – Voyez-vous, j’aime les nouvelles. Je les conte à monsieur le président, et cela l’amuse.
Et mille billevesées. Il se tournait tour à tour vers le prêtre et vers moi, et je ne répondais qu’en haussant les épaules.
– Eh bien! m’a-t-il dit, à quoi pensez-vous donc?
– Je pense, ai-je répondu, que je ne penserai plus ce soir.
– Ah! c’est cela! a-t-il répliqué. Allons, vous êtes trop triste! M. Castaing causait.
Puis, après un silence:
– J’ai conduit M. Papavoine; il avait sa casquette de loutre et fumait son cigare. Quant aux jeunes gens de La Rochelle, ils ne parlaient qu’entre eux. Mais ils parlaient.
Il a fait encore une pause, et a poursuivi:
– Des fous! des enthousiastes! Ils avaient l’air de mépriser tout le monde. Pour ce qui est de vous, je vous trouve vraiment bien pensif, jeune homme.
– Jeune homme! lui ai-je dit, je suis plus vieux que vous; chaque quart d’heure qui s’écoule me vieillit d’une année.
Il s’est retourné, m’a regardé quelques minutes avec un étonnement inepte, puis s’est mis à ricaner lourdement.
– Allons, vous voulez rire, plus vieux que moi! je serais votre grand‘père.
– Je ne veux pas rire, lui ai-je répondu gravement.
Il a ouvert sa tabatière.
– Tenez, cher monsieur, ne vous fâchez pas; une prise de tabac, et ne me gardez pas rancune.
– N’ayez pas peur; je n’aurai pas longtemps à vous la garder.
En ce moment sa tabatière, qu’il me tendait, a rencontré le grillage qui nous séparait. Un cahot a fait qu’elle l’a heurté assez violemment et est tombée tout ouverte sous les pieds du gendarme.
– Maudit grillage! s’est écrié l’huissier.
Il s’est tourné vers moi.
– Eh bien! ne suis-je pas malheureux? tout mon tabac est perdu!
– Je perds plus que vous, ai-je répondu en souriant.
Il a essayé de ramasser son tabac, en grommelant entre ses dents:
– Plus que moi! cela est facile à dire. Pas de tabac jusqu’à Paris! c’est terrible!
L’aumônier alors lui a adressé quelques paroles de consolation, et je ne sais si j’étais préoccupé, mais il m’a semblé que c’était la suite de l’exhortation dont j’avais eu le commencement. Peu à peu la conversation s’est engagée entre le prêtre et l’huissier; je les ai laissés parler de leur côté, et je me suis mis à penser du mien.
En abordant la barrière, j’étais toujours préoccupé sans doute, mais Paris m’a paru faire un plus grand bruit qu’à l’ordinaire.
La voiture s’est arrêtée un moment devant l’octroi. Les douaniers de ville l’ont inspectée. Si c’eût été un mouton ou un bœuf qu’on eût mené à la boucherie, il aurait fallu leur jeter une bourse d’argent; mais une tête humaine ne paie pas de droit. Nous avons passé.
Le boulevard franchi, la carriole s’est enfoncée au grand trot dans ces vieilles rues tortueuses du faubourg Saint-Marceau et de la Cité, qui serpentent et s’entrecoupent comme les mille chemins d’une fourmilière. Sur le pavé de ces rues étroites le roulement de la voiture est devenu si bruyant et si rapide, que je n’entendais plus rien du bruit extérieur. Quand je jetais les yeux par la petite lucarne carrée, il me semblait que le flot des passants s’arrêtait pour regarder la voiture, et que des bandes d’enfants couraient sur sa trace. Il m’a semblé aussi voir de temps en temps dans les carrefours ça et là un homme ou une vieille en haillons, quelquefois les deux ensemble, tenant en main une liasse de feuilles imprimées que les passants se disputaient, en ouvrant la bouche comme pour un grand cri.
Huit heures et demie sonnaient à l’horloge du Palais au moment où nous sommes arrivés dans la cour de la Conciergerie. La vue de ce grand escalier, de cette noire chapelle, de ces guichets sinistres, m’a glacé. Quand la voiture s’est arrêtée, j’ai cru que les battements de mon cœur allaient s’arrêter aussi.
J’ai recueilli mes forces; la porte s’est ouverte avec la rapidité de l’éclair; j’ai sauté à bas du cachot roulant, et je me suis enfoncé à grands pas sous la voûte entre deux haies de soldats. Il s’était déjà formé une foule sur mon passage.
XXIII
Tant que j’ai marché dans les galeries publiques du Palais de Justice, je me suis senti presque libre et à l’aise; mais toute ma résolution m’a abandonné quand on a ouvert devant moi des portes basses, des escaliers secrets, des couloirs intérieurs, de longs corridors étouffés et sourds, où il n’entre que ceux qui condamnent ou ceux qui sont condamnés.
L’huissier m’accompagnait toujours. Le prêtre m’avait quitté pour revenir dans deux heures; il avait ses affaires.
On m’a conduit au cabinet du directeur, entre les mains duquel l’huissier m’a remis. C’était un échange. Le directeur l’a prié d’attendre un instant, lui annonçant qu’il allait avoir du gibier à lui remettre, afin qu’il le conduisît sur-le-champ à Bicêtre par le retour de la carriole. Sans doute le condamné d’aujourd’hui, celui qui doit coucher ce soir sur la botte de paille que je n’ai pas eu le temps d’user.
– C’est bon, a dit l’huissier au directeur, je vais attendre un moment; nous ferons les deux procès-verbaux à la fois, cela s’arrange bien.
En attendant, on m’a déposé dans un petit cabinet attenant à celui du directeur. Là on m’a laissé seul, bien verrouillé.
Je ne sais à quoi je pensais, ni depuis combien de temps j’étais là, quand un brusque et violent éclat de rire à mon oreille m’a réveillé de ma rêverie.
J’ai levé les yeux en tressaillant. Je n’étais plus seul dans la cellule. Un homme s’y trouvait avec moi, un homme d’environ cinquante-cinq ans, de moyenne taille; ridé, voûté, grisonnant; à membres trapus; avec un regard louche dans des yeux gris, un rire amer sur le visage; sale, en guenilles, demi-nu, repoussant à voir.
Il paraît que la porte s’était ouverte, l’avait vomi, puis s’était refermée sans que je m’en fusse aperçu. Si la mort pouvait venir ainsi!
Nous nous sommes regardés quelques secondes fixement, l’homme et moi; lui, prolongeant son rire qui ressemblait à un râle; moi, demi-étonné, demi-effrayé.
– Qui êtes-vous? lui ai-je dit enfin.
– Drôle de demande! a-t-il répondu. Un friauche.