Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Je suis… désolé… », dit Mercurio tout bas.
Giuditta, qui le fixait, épouvantée, baissa les yeux. Ce qu’elle vit l’effraya encore plus. Elle murmura : « Mon amour… » Tous virent qu’elle tendait la main vers lui, touchant son flanc gauche.
« Je suis… désolé… », répéta Mercurio, et il lâcha la cage. Il fit un pas en arrière, chancelant.
Et là où Giuditta avait posé la main, chacun put voir une large tache rouge qui s’étalait sur la tunique blanche.
Mercurio eut une sorte de soubresaut et tomba à genoux.
La foule retenait son souffle.
Giuditta porta la main à sa bouche, et ses yeux se remplirent de larmes.
« Mon gars… », dit Zuan.
« Mercurio… », dit Zolfo.
Giustiniani, bien qu’écrasé par sa propre douleur, se mit lentement debout.
Un instant, le temps sembla s’être arrêté.
Alors le Saint bondit sur ses pieds et pointa le doigt vers Giuditta, levant l’autre main en l’air pour montrer ses stigmates. Il hurla : « Sorcière ! Fille de Satan ! »
Les gens le regardèrent. Puis tournèrent les yeux vers Giuditta.
Giuditta fixait Mercurio, en secouant la tête.
« Fille de Satan ! », recommença à tonner le Saint. « Tu as pris jusqu’à l’âme de ce bon serviteur de Dieu pour qu’il te sauve ! Tu l’as ensorcelé lui aussi ! »
La foule commença à s’enflammer.
Giuditta regarda les gens et ôta la main de sa bouche : elle avait le sang de Mercurio sur les lèvres.
« Tu as pris jusqu’à son sang ! », hurla le Saint de toutes ses forces.
Alors la foule devint folle. Elle oublia tout ce qu’elle avait pensé jusque là et hurla avec le Saint : « Sorcière ! Fille de Satan ! Tu brûleras en enfer ! Au bûcher ! Au bûcher ! »
Mercurio se tourna vers Lanzafame, qui avait dégainé son épée, suivi de ses soldats, et s’était placé en protection de la cage. Il l’appela : « Capitaine… »
Lanzafame se tourna vers lui.
Le maquillage de Mercurio commençait à couler. « C’est maintenant ou jamais, capitaine, lui dit-il.
— Mais, tu…, fit Lanzafame, qui le reconnut confusément.
— Maintenant ou jamais, répéta Mercurio. Emmenez-la… La barque vous attend… Vous savez où…
— Oui, je sais où, fit Lanzafame.
— Allez-y…, haleta Mercurio, qui essayait d’empêcher ses yeux de se fermer.
— Mercurio, cria Giuditta.
— Sauvez-la… », dit encore Mercurio à Lanzafame.
Le capitaine ouvrit la cage. « Protection ! », ordonna-t-il à ses hommes, pendant que les premiers fanatiques cherchaient à forcer le bloc des gardes du doge. « Viens, Giuditta », lui dit-il en la prenant par le bras.
« Que faites-vous ? », cria le patriarche en se dressant sur ses pieds. Et il s’apprêtait à donner l’ordre aux gardes de les arrêter quand Giustiniani, surmontant l’hébétement de sa propre douleur, le saisit au poignet.
« Que faites-vous, patriarche ? dit-il avec férocité. Vous voulez qu’elle soit lynchée ? »
Le patriarche regarda d’un air ahuri la main de Giustiniani qui lui enserrait le poignet. « Comment vous permettez-vous ?
— Asseyez-vous ! », ordonna Giustiniani, avec une telle fougue que le patriarche ne put qu’obéir. Le gentilhomme se tourna vers Lanzafame. « Emmenez-la ! », cria-t-il. Puis il pointa le doigt vers le commandant des gardes du doge : « Ne laissez passer personne ! »
Lanzafame serra plus fort encore le bras de Giuditta. Il se tourna vers Mercurio. « Mon garçon…
— Allez-y… dit Mercurio avec un filet de voix, toujours à genoux, balançant la tête, sans force, le regard voilé.
— Mercurio, non ! cria Giuditta.
— En avant ! lança Lanzafame en l’emmenant de force avec lui.
— Non ! Non ! », hurlait Giuditta.
Mercurio se tourna pour la regarder. Il essaya de lui sourire. Mais il fut tout à coup aveuglé par une grande lueur. Et juste avant que Giuditta ne disparaisse par la porte latérale, il s’écroula au sol, le visage contre le carrelage.
Les bruits, les clameurs, ses peurs se turent.
Le monde entier devint muet. Et tout noir.
92
« Putain de merde, mon garçon, je me suis bien fait avoir ! Je t’avais pas du tout reconnu ! disait Isacco, haletant sous le poids de Mercurio. Et t’avise pas de mourir, parce que je viens te chercher à coups de pieds dans le cul jusque dans l’enfer des chrétiens !
— Où… où on est ? », chuchota Mercurio. Ouvrant les yeux, il voyait Venise à l’envers.
« Tu es sur mon épaule, mon garçon. Et tu pèses un âne mort, dit le docteur. Ou plutôt, c’est moi qui suis dessous et qui peine comme une mule.
— Par ici, par ici ! indiqua Zolfo courant devant eux.
— Va devant, retiens-les ! », lui cria Zuan, qui fermait le groupe.
Zolfo se mit à courir le long du canal.
« Qu’est-ce… qu’il s’est… passé ? », demanda Mercurio. Puis il gémit.
« T’as mal ? demanda Isacco.
— Oui…
— Serre les dents. C’est bon signe.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— C’est facile de bavarder quand on est perché sur la mule, haleta Isacco. Mais pour la mule c’est moins facile… »
Mercurio toussa.
« Je t’ai fait rire, hein ?
— Non…
— Allez, tiens bon, on est arrivés. »
Quand il avait vu Lanzafame emmener Giuditta, Isacco était sorti pour les rejoindre à l’arrière du bâtiment. Giuditta l’avait regardé de ses grands yeux implorants. Elle avait dit : « Mercurio ». Cela avait suffi. Isacco était revenu dans la grande salle. Il s’était assuré que Mercurio était encore vivant puis, aidé par Zuan et Zolfo, l’avait chargé sur son épaule. À présent il se hâtait vers le quai du rio dei Fuseri, à San Luca, où Lanzafame avait dit qu’ils attendraient aussi longtemps que possible.
Zolfo apparut au fond de la calle delle Schiavine. Il sautillait d’un pied sur l’autre et hurlait : « Allez, grouillez-vous ! »
« Va te faire foutre, souffla Isacco. Grouille-toi mon cul. » Il donna une petite tape sur la tête de Mercurio. « T’es là, mon garçon ?
— J’ai fr… froid », balbutia Mercurio.
Zuan, en passant devant une boutique vide, attrapa sur l’étal une schiavina, comme on appelait les grosses et lourdes couvertures de laine fabriquées dans cette rue, et la jeta sur Mercurio.
« On est arrivés, fit Isacco. Me lâche pas maintenant, après tout le mal que je me suis donné. Je voudrais pas que ce soit pour rien.
— Vous êtes… un vrai Juif, docteur…, plaisanta Mercurio.
— Ah, je te préfère comme ça », rétorqua Isacco, qui accéléra le pas.
Au moment où ils tournaient pour arriver au canal, Zuan vit qu’une fille les suivait. Elle avait les cheveux cuivrés et la peau blanche, transparente comme l’albâtre. Il lui sembla reconnaître celle que tous avaient montrée du doigt au procès en disant qu’elle était la maîtresse ou la servante d’un prince.
« On y est, dit Isacco en voyant la barque de Tonio et Berto amarrée près du pont dei Fuseri.
— Mercurio ! », cria Giuditta en courant à sa rencontre.
Isacco n’en pouvait plus. Il posa Mercurio sur le sol, essoufflé au point de ne pouvoir parler. Zuan arriva à son tour.
« Giuditta… », murmura Mercurio.