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Quatrevingt-Treize

Электронная книга - «Quatrevingt-Treize». Краткое содержание книги:

Initialement pr?vu pour une trilogie qui aurait compris, outre L'homme qui rit, roman consacr? ? l'aristocratie, un volume sur la monarchie, Quatrevingt-Treize, ?crit ? Guernesey de d?cembre 1872 ? juin 1873, apr?s l'?chec de Hugo aux ?lections de janvier 1872, ach?ve la r?flexion de l'?crivain sur la R?volution ? la lumi?re de la Commune et tente de r?pondre ? ces questions: ? quelles conditions une r?volution peut-elle cr?er un nouvel ordre des choses? 1793 ?tait-il, est-il toujours n?cessaire? Le roman valut ? son auteur la haine des conservateurs.
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La légende raconte qu’il y avait dans les vieilles forêts thuringiennes des êtres étranges, race des géants, plus et moins qu’hommes, qui étaient considérés par les Romains comme des animaux horribles et par les Germains comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre, couraient la chance d’être exterminés ou adorés.

Le marquis éprouva quelque chose de pareil à ce que devait ressentir un de ces êtres quand, s’attendant à être traité comme un monstre, il était brusquement traité comme un dieu.

Tous ces yeux pleins d’éclairs redoutables se fixaient sur le marquis avec une sorte de sauvage amour.

Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de perches, de bâtons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des cocardes blanches, une profusion de rosaires et d’amulettes, de larges culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres en cuir, le jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l’air féroce, tous l’air naïf.

Un homme jeune et de belle mine traversa les gens agenouillés et monta à grands pas vers le marquis. Cet homme était, comme les paysans, coiffé d’un feutre à bord relevé et à cocarde blanche, et vêtu d’une casaque de poil, mais il avait les mains blanches et une chemise fine, et il portait par-dessus sa veste une écharpe de soie blanche à laquelle pendait une épée à poignée dorée.

Parvenu sur la hure, il jeta son chapeau, détacha son écharpe, mit un genou en terre, présenta au marquis l’écharpe et l’épée, et dit:

– Nous vous cherchions en effet, nous vous avons trouvé. Voici l’épée de commandement. Ces hommes sont maintenant à vous. J’étais leur commandant, je monte en grade, je suis votre soldat. Acceptez notre hommage, monseigneur. Donnez vos ordres, mon général.

Puis il fit un signe, et des hommes qui portaient un drapeau tricolore sortirent du bois. Ces hommes montèrent jusqu’au marquis et déposèrent le drapeau à ses pieds. C’était le drapeau qu’il venait d’entrevoir à travers les arbres.

– Mon général, dit le jeune homme qui lui avait présenté l’épée et l’écharpe, ceci est le drapeau que nous venons de prendre aux bleus qui étaient dans la ferme d’Herbe-en-Pail. Monseigneur, je m’appelle Gavard. J’ai été au marquis de la Rouarie.

– C’est bien, dit le marquis.

Et, calme et grave, il ceignit l’écharpe.

Puis il tira l’épée, et l’agitant nue au-dessus de sa tête:

– Debout! dit-il, et vive le roi!

Tous se levèrent.

Et l’on entendit dans les profondeurs du bois une clameur éperdue et triomphante: Vive le roi! Vive notre marquis! Vive Lantenac!

Le marquis se tourna vers Gavard.

– Combien donc êtes-vous?

– Sept mille.

Et tout en descendant de l’éminence, pendant que les paysans écartaient les ajoncs devant les pas du marquis de Lantenac, Gavard continua:

– Monseigneur, rien de plus simple. Tout cela s’explique d’un mot. On n’attendait qu’une étincelle. L’affiche de la république, en révélant votre présence, a insurgé le pays pour le roi. Nous avions en outre été avertis sous main par le maire de Granville qui est un homme à nous, le même qui a sauvé l’abbé Olivier. Cette nuit on a sonné le tocsin.

– Pour qui?

– Pour vous.

– Ah! dit le marquis.

– Et nous voilà, reprit Gavard.

– Et vous êtes sept mille?

– Aujourd’hui. Nous serons quinze mille demain. C’est le rendement du pays. Quand M. Henri de La Rochejaquelein est parti pour l’armée catholique, on a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses, Isernay, Corqueux, les Échaubroignes, les Aubiers, Saint-Aubin et Nueil, lui ont amené dix mille hommes. On n’avait pas de munitions, on a trouvé chez un maçon soixante livres de poudre de mine, et M. de La Rochejaquelein est parti avec cela. Nous pensions bien que vous deviez être quelque part dans cette forêt, et nous vous cherchions.

– Et vous avez attaqué les bleus dans la ferme d’Herbe-en-Pail?

– Le vent les avait empêchés d’entendre le tocsin. Ils ne se défiaient pas; les gens du hameau, qui sont patauds, les avaient bien reçus. Ce matin, nous avons investi la ferme, les bleus dormaient, et en un tour de main la chose a été faite. J’ai un cheval. Daignez-vous l’accepter, mon général?

– Oui.

Un paysan amena un cheval blanc militairement harnaché. Le marquis, sans user de l’aide que lui offrait Gavard, monta à cheval.

– Hurrah! crièrent les paysans. Car les cris anglais sont fort usités sur la côte bretonne-normande, en commerce perpétuel avec les îles de la Manche.

Gavard fit le salut militaire et demanda:

– Quel sera votre quartier général, monseigneur?

– D’abord la forêt de Fougères.

– C’est une de vos sept forêts, monsieur le marquis.

– Il faut un prêtre.

– Nous en avons un.

– Qui?

– Le vicaire de la Chapelle-Erbrée.

– Je le connais. Il a fait le voyage de Jersey.

Un prêtre sortit des rangs et dit:

– Trois fois.

Le marquis tourna la tête.

– Bonjour, monsieur le vicaire. Vous allez avoir de la besogne.

– Tant mieux, monsieur le marquis.

– Vous aurez du monde à confesser. Ceux qui voudront. On ne force personne.

– Monsieur le marquis, dit le prêtre, Gaston, à Guéménée, force les républicains à se confesser.

– C’est un perruquier, dit le marquis; mais la mort doit être libre.

Gavard, qui était allé donner quelques consignes, revint:

– Mon général, j’attends vos commandements.

– D’abord, le rendez-vous est à la forêt de Fougères. Qu’on se disperse et qu’on y aille.

– L’ordre est donné.

– Ne m’avez-vous pas dit que les gens d’Herbe-en-Pail avaient bien reçu les bleus?

– Oui, mon général.

– Vous avez brûlé la ferme?

– Oui.

– Avez-vous brûlé le hameau?

– Non.

– Brûlez-le.

– Les bleus ont essayé de se défendre; mais ils étaient cent cinquante et nous étions sept mille.

– Qu’est-ce que c’est que ces bleus-là?

– Des bleus de Santerre.

– Qui a commandé le roulement de tambours pendant qu’on coupait la tête au roi. Alors c’est un bataillon de Paris?

– Un demi-bataillon.

– Comment s’appelle ce bataillon?

– Mon général, il y a sur le drapeau: Bataillon du Bonnet-Rouge.

– Des bêtes féroces.

– Que faut-il faire des blessés?

– Achevez-les.

– Que faut-il faire des prisonniers?

– Fusillez-les.

– Il y en a environ quatre-vingts.

– Fusillez tout.

– Il y a deux femmes.

– Aussi.

– Il y a trois enfants.

– Emmenez-les. On verra ce qu’on en fera.

Et le marquis poussa son cheval.

VII PAS DE GRÂCE (MOT D’ORDRE DE LA COMMUNE) PAS DE QUARTIER (MOT D’ORDRE DES PRINCES)

Pendant que ceci se passait près de Tanis, le mendiant s’en était allé vers Crollon. Il s’était enfoncé dans les ravins, sous les vastes feuillées sourdes, inattentif à tout et attentif à rien, comme il l’avait dit lui-même, rêveur plutôt que pensif, car le pensif a un but et le rêveur n’en a pas, errant, rôdant, s’arrêtant, mangeant çà et là une pousse d’oseille sauvage, buvant aux sources, dressant la tête par moments à des fracas lointains, puis rentrant dans l’éblouissante fascination de la nature, offrant ses haillons au soleil, entendant peut-être le bruit des hommes, mais écoutant le chant des oiseaux.

Il était vieux et lent; il ne pouvait aller loin; comme il l’avait dit au marquis de Lantenac, un quart de lieue le fatiguait; il fit un court circuit vers la Croix-Avranchin, et le soir était venu quand il s’en retourna.

Un peu au delà de Macey, le sentier qu’il suivait le conduisit sur une sorte de point culminant dégagé d’arbres, d’où l’on voit de très loin et d’où l’on découvre tout l’horizon de l’ouest jusqu’à la mer.

Une fumée appela son attention.

Rien de plus doux qu’une fumée, rien de plus effrayant. Il y a les fumées paisibles et il y a les fumées scélérates. Une fumée, l’épaisseur et la couleur d’une fumée, c’est toute la différence entre la paix et la guerre, entre la fraternité et la haine, entre l’hospitalité et le sépulcre, entre la vie et la mort. Une fumée qui monte dans les arbres peut signifier ce qu’il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu’il y a de plus affreux, l’incendie; et tout le bonheur comme tout le malheur de l’homme sont parfois dans cette chose éparse au vent.

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