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L'Invincible forteresse [A Clash of Kings (part 3) - fr]

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Bien que faits et signes ne cessent de confirmer la devise de Winterfell, « l’hiver vient », le royaume des Sept Couronnes affecte toujours d’ignorer la fin de l’été pour se consacrer plus commodément à ses querelles, vindictes, ambitions. Pendant que Rob Stark poursuit ses campagnes sanglantes dans l’ouest, que Port-Réal vit dans la hantise du siège imminent, que la guerre se répand jusqu’à Winterfell grâce aux menées des Greyjoy, eux-mêmes divisés, s’amoncellent au-delà du Mur des forces obscures et malfaisantes.
Mais contrairement aux apparences, Bran, le jeune fils du défunt maître de Winterfell, n’est pas mort, pas plus que n’est anéantie l’indomptable forteresse, prête à renaître de ses cendres…
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Evidemment, le Guet comportait aussi des types chevronnés, la crème des deux mille qu’avait drapés d’or Robert et non pas Cersei. Mais même eux…, lord Tywin Lannister se plaisait à le souligner, « sergents et soldats font deux ». Et, en fait de chevaliers, d’écuyers et d’hommes d’armes, les effectifs dont disposait Tyrion n’excédaient pas trois cents. Bien assez tôt sonnerait l’heure où tester la véracité de cette autre assertion de Père : « Un homme au rempart en vaut dix dessous. »

Bronn et l’escorte attendaient au pied de l’embarcadère, parmi des essaims de mendiants, de putes en tapin, de poissardes vantant la prise. Les poissardes vous assourdissaient à elles seules plus que tous les autres ensemble. Les chalands s’agglutinaient autour des caques et des étals pour y chicaner bigorneaux, palourdes et brochets. Plus d’autres victuailles n’entrant en ville, le dernier des poissons coûtait dix fois plus cher qu’avant guerre, et les prix ne cessaient de monter. Les gens qui avaient de l’argent venaient matin et soir au bord de la rivière dans l’espoir de remporter chez eux quelque anguille ou du crabe rouge ; ceux qui n’en avaient pas se faufilaient entre les éventaires dans l’espoir d’un larcin ou bien, faméliques et au désespoir, s’amassaient au bas des murailles.

Les manteaux d’or lui ouvrirent un passage à travers la foule en écartant du bois de leurs piques qui lambinait trop. Il ignora vaille que vaille les murmures de malédiction. Un poisson pourri lancé du fond de la cohue vint atterrir à ses pieds et l’éclaboussa. Il l’enjamba d’un air alerte et se hissa en selle. Des gosses aux ventres ballonnés se bataillaient déjà pour les débris fétides.

Du haut de son cheval, il promena son regard le long de la rivière. Des coups de marteau ébranlaient le petit matin, ceux des nuées de charpentiers qui, sur la porte de la Gadoue, doublaient le créneau par des hourds de planches. Ç’avait bonne allure. Il fut infiniment moins satisfait du ramas minable de cahutes qu’on avait laissées se multiplier en deçà des quais, cramponnées aux murs de la ville comme des bernacles aux coques des bateaux : gargotes et cabanes à filets, échoppes, entrepôts, bistrots, bouges à gagneuses avariées… Tout doit disparaître. Intégralement. Dans l’état présent, Stannis aurait à peine besoin d’échelles pour submerger les fortifications.

Il appela Bronn. « Réunis une centaine d’hommes et brûlez-moi tout ce que vous verrez entre berge et murs. » D’un signe, ses doigts courtauds balayèrent la lèpre de bout en bout. « Je ne veux pas qu’il en reste rien, comprends-tu ? »

Après avoir considéré la tâche, le reître hocha sa toison de jais. « Tous leurs biens…, vont pas spécialement aimer.

— Le contraire m’eût étonné. N’importe ; ça leur fournira une raison supplémentaire de maudire le petit singe démoniaque.

— Certains se battront, peut-être.

— Débrouille-toi pour qu’ils soient battus.

— Et on fait quoi de ceux qui vivent là ?

— Laissez-leur un délai décent pour ramasser ce qu’ils possèdent, puis videz-les. Essayez de n’en tuer aucun, l’ennemi n’est pas eux. Et trêve de viols, morbleu ! Bride-moi tes hommes.

— C’est des bretteurs, pas des septons, riposta Bronn. Me faudra leur imposer la tempérance, après ?

— Je n’y vois pas d’inconvénient. »

Que n’était-il aussi facile de doubler la hauteur des murs et de tripler leur épaisseur, déplorait-il à part lui. Mais la ville y gagnerait-elle une quelconque sécurité ? Toute leur masse et toutes leurs tours n’avaient préservé ni Accalmie ni Harrenhal. Et Winterfell non plus.

La mémoire lui ressuscita l’aspect de Winterfell, lors de sa dernière visite. Sans être aussi monstrueusement gigantesque qu’Harrenhal ni paraître inexpugnable comme Accalmie, Winterfell donnait une telle impression de force et d’énergie que l’on pouvait s’y croire à l’abri de tout. Annoncée par Varys, la chute du château l’avait secoué comme un cataclysme. « Les dieux donnent d’une main tout en prenant de l’autre », avait-il marmonné dans sa barbe. Harrenhal contre Winterfell, quel troc lugubre pour les Stark…

Il aurait dû s’en réjouir, bien sûr. Robb Stark allait se voir contraint de regagner le Nord. S’il ne se montrait capable de défendre sa propre demeure, son propre foyer, sa royauté n’était qu’un vain mot. Autant de répit pour l’ouest et pour la maison Lannister, et néanmoins…

Pour l’avoir coudoyé durant son séjour chez les Stark, Tyrion ne conservait de Theon Greyjoy qu’un souvenir on ne peut plus flou. Un béjaune qui n’arrêtait pas de sourire, un archer doué. Sire de Winterfell ? L’imagination renâclait. Seul un Stark pouvait être sire de Winterfell.

Tyrion revit leur bois sacré : les grands vigiers dans leur armure d’aiguilles vert-de-gris ; les chênes colossaux ; les aubépines et les frênes et les pins plantons ; et, au centre, l’arbre-cœur, tel un géant pâle pétrifié par le gel des âges. Le parfum des lieux, ce parfum mêlé d’humus et de rumination, le parfum des siècles, lui remontait presque aux narines, et il demeurait ému par la profondeur de l’obscurité qui, même en plein jour, y régnait. C’était Winterfell, ce bois. C’était le Nord. Jamais je ne me suis nulle part senti aussi déplacé que là, durant ma promenade, jamais nulle part si intrus ni si malvenu. Cette impression, les Greyjoy l’éprouveraient-ils également ? Le château pouvait bien leur appartenir, jamais le bois sacré, lui, ne serait à eux. Ni dans un an, ni dans dix, ni dans cinquante ans.

Tyrion Lannister mena son cheval au pas vers la porte de la Gadoue. Winterfell ne t’est rien, se morigéna-t-il. Sois content de sa chute, et surveille tes propres murs. La porte était ouverte. Dans son enceinte se dressaient côte à côte, à même la place du marché, trois trébuchets qui, tels de monstrueux oiseaux, lorgnaient le vide par-dessus les fortifications ; des bardes de fer destinées à les empêcher d’éclater renforçaient les vieux troncs de chêne qui leur servaient de bras de lancement. L’accueil jouissif que réserveraient ces machines à Stannis leur avait valu chez les manteaux d’or le surnom des Trois Putes. Espérons qu’elles le méritent.

Des talons, Tyrion mit sa monture au petit trot pour traverser la place en fendant la marée humaine qui, passé les Trois Putes, se fit peu à peu plus fluide et finit par libérer totalement la rue.

Le trajet jusqu’au Donjon Rouge s’effectua sans incident mais, à la tour de la Main, Tyrion trouva dans sa salle d’audiences une douzaine de capitaines marchands, furieux que l’on eût saisi leurs navires. Il leur en présenta ses sincères excuses et promit des indemnités quand la guerre serait terminée, ce qui ne les apaisa guère. « Et si vous la perdez, messire ? lui lança un type de Braavos.

— Dans ce cas, présentez au roi Stannis votre supplique d’indemnisation. »

Quand il se fut enfin débarrassé d’eux, des volées de cloches lui révélèrent qu’il serait en retard pour l’investiture. C’est presque au pas de course qu’il traversa cahin-caha la cour, et déjà Joffrey fixait aux épaules des deux nouveaux membres de sa garde les manteaux de soie blanche quand il vint s’empiler au fond du septuaire. Où il ne vit strictement rien de la cérémonie, le rituel semblant exiger que chacun demeurât debout, rien d’autre qu’une muraille de culs courtisans. Ce toutefois compensé par le fait que, lorsque le nouveau Grand Septon en aurait fini de faire ânonner leurs vœux solennels aux chevaliers récipiendaires et de les oindre aux sept noms des Sept, il serait en bonne position pour sortir le premier.

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