Pars Vite et Reviens Tard
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Adamsberg (fr.) #4
- Год: 2001
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581522
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «Pars Vite et Reviens Tard». Краткое содержание книги:
De son côté, Joss Le Guern, le Crieur de la place Edgar-Quinet, se demande qui glisse dans sa boîte à messages d'incompréhensibles annonces. Certains billets sont en latin, d’autres semblent copiés sur des ouvrages vieux de plusieurs siècles. Et tous prédisent le retour d'un fléau venu du fond des âges…
Grand Prix des Lectrices de Elle 2002
Il avait attendu, essayé aussi, qu’une femme reste chez lui et opère la démarche inverse de celle de Marie, c’est-à-dire ouvre la porte, de face, et longe posément le couloir en tailleur jaune, vers lui, mais peine perdue. Les séjours des femmes avaient tous été courts et les rapports volatils. Il ne prétendait pas à une femme comme Camille, non, dont le profil tendu était si net et si tendre qu’on se demandait s’il fallait dans l’urgence le peindre ou bien l’embrasser. Non, il ne demandait pas la lune. Une femme, juste une femme, même si elle avait coulé vers le bas tout comme lui, qu’est-ce que ça peut faire.
Danglard vit Adamsberg repasser dans l’autre sens, puis s’enfermer dans son bureau en repoussant la porte sans bruit. Encore que lui non plus n’était pas beau et il l’avait, la lune. C’est-à-dire que si, il était beau, bien qu’aucun de ses traits pris isolément n’ait pu logiquement contribuer à ce résultat. Aucune régularité, aucune harmonie et rien d’imposant. L’effet de désordre était total mais ce désordre générait un séduisant chaos, somptueux parfois lorsqu’il s’animait. Danglard avait toujours trouvé ce coup de dés injuste. Son propre visage était un assemblage tout aussi hasardeux que celui d’Adamsberg mais le bilan était d’un intérêt maigre. Alors qu’Adamsberg, sans atout de départ, avait sorti un brelan de dix.
Parce qu’il s’était beaucoup entraîné à lire et méditer dès l’âge de deux ans et demi, Danglard n’était pas jaloux. Aussi parce qu’il avait le diaporama. Aussi parce que, en dépit d’un agacement presque chronique, il aimait bien ce type et même la gueule de ce type, son grand nez et son sourire insolite. Quand il lui avait proposé de le suivre ici, à la Brigade, il n’avait pas balancé une seconde. La nonchalance d’Adamsberg, sans doute parce qu’elle compensait la suractivité anxieuse et parfois rigide de son propre esprit, lui était devenue quasi nécessaire tout comme un délassant pack de bières.
Danglard considéra la porte fermée. Adamsberg allait s’occuper des 4, d’une façon ou d’une autre, et tentait de ne pas indisposer son adjoint. Il lâcha son clavier et s’adossa à sa chaise, un peu soucieux. Il se demandait depuis la veille au soir s’il n’avait pas fait fausse route. Parce que ce 4 à rebours, il l’avait déjà vu quelque part. Il s’en était souvenu dans son lit, en s’endormant, seul. C’était il y a longtemps, quand il était jeune homme peut-être, avant d’être flic, et hors de Paris. Comme Danglard n’avait que très peu voyagé dans sa vie, il pourrait tenter d’en retrouver sa trace en mémoire, si tant est qu’il en restait autre chose qu’une impression aux trois quarts effacée.
Adamsberg avait fermé sa porte pour pouvoir téléphoner à quelque quarante commissariats de Paris sans sentir peser sur lui l’énervement légitime de son adjoint. Danglard avait opté pour un artiste interventionniste et tel n’était pas son avis. De là à enquêter dans tous les arrondissements de Paris, il y avait un pas, un pas inutile et illogique qu’Adamsberg préférait franchir seul. Ce matin encore, il n’y était pas déterminé. Au petit déjeuner, il avait à nouveau feuilleté son carnet et regardé ce 4, comme on lance un quitte ou double, en s’excusant auprès de Camille. Il lui avait même demandé ce qu’elle en pensait. C’est joli, avait-elle dit, mais, au réveil, Camille ne voyait rien et ne faisait pas la différence entre le calendrier des postes et une image pieuse. La preuve en est qu’elle n’aurait pas dû dire « C’est joli » mais « C’est atroce ». Il avait répondu doucement : « Non, Camille, ce n’est pas très joli ». C’est à cet instant, sur cette phrase, sur cette dénégation, qu’il s’était décidé.
Un peu ralenti par sa courte nuit, le corps enveloppé d’une bénéfique lassitude, il composa le premier numéro de sa liste.
Vers cinq heures, il avait achevé sa tournée et n’avait été marcher qu’une seule fois, à l’heure du déjeuner. Camille l’avait appelé sur son portable alors qu’il avalait un sandwich sur un banc public.
Non pas pour lui commenter la nuit à voix basse, non, ce n’était pas la manière de Camille. Camille distillait les mots avec beaucoup de discrétion, laissant à son corps le soin de s’exprimer, comprenne qui voudra, et comprenne quoi, on ne le savait jamais avec exactitude.
Sur son carnet, il écrivit Femme, Intelligence, Désir, égale Camille. Il s’interrompit et relut cette ligne. Des mots énormes et des mots plats. Mais posés sur Camille, ils se soulevaient, comme emplis d’évidence. Il pouvait presque les voir faire des bulles à la surface du papier. Bien. Égale Camille. Très ardu pour lui de rédiger le mot Amour. Le stylo formait le « A » puis s’immobilisait sur le « m », trop inquiet pour poursuivre. Cette réticence l’avait longtemps intrigué jusqu’à ce qu’il puisse, à force de la fréquenter, atteindre à son centre, croyait-il. Il aimait l’amour. Il n’aimait pas les trucs qu’entrainait l’amour. Car l’amour entrainait des trucs, tant il est utopique de vivre exclusivement au lit, ne serait-ce que deux jours. Toute une spirale de trucs, amorcée par quelques idées en l’air et assouvie par un baraquement en dur d’où l’amour était censé ne plus jamais s’enfuir. Parti violent comme un feu d’herbe entre deux portes et sous le ciel, il achevait sa course entre quatre murs au sol d’une cheminée. Et pour un type comme Adamsberg, la spirale des trucs s’annonçait comme un piège accablant. Il en fuyait les ombres annonciatrices, les repérant bien à l’avance avec ce génie de l’anticipation propre aux proies aguerries décelant le pas de leurs prédateurs. Dans cette échappée, il soupçonnait parfois Camille de le mener d’une tête. Camille et son absentéisme cyclique, sa sentimentalité prudente, ses bottes toujours calées sur la ligne de départ. Mais Camille jouait sa partie souterrainement, avec moins d’âpreté et plus de bienveillance. Aussi était-il difficile de repérer chez elle ce maître instinct qui la poussait vers l’air libre, pour qui ne prenait pas le temps de réfléchir un peu longuement. Et force était à Adamsberg de reconnaître qu’il négligeait de réfléchir à Camille. Il commençait parfois et puis il oubliait de poursuivre, appelé par d’autres pensées, propulsé d’une idée à une autre jusqu’à ce que se forme cette mosaïque d’images qui préludait chez lui à l’apparition du vide.
Le carnet toujours ouvert sur ses genoux, il termina de noter sa phrase, posant un point après le A, dans le fracas des perceuses qui attaquaient la pierre des fenêtres. Camille qui ne l’avait donc pas appelé pour se féliciter l’un l’autre mais plus sobrement pour lui parler de ce 4 qu’il lui avait montré ce matin. Adamsberg se leva et, enjambant quelques gravats au passage, arriva jusqu’au bureau de Danglard.