Le ratichon baigneur et autres nouvelles
- Автор: Виан Борис
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253147190
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le ratichon baigneur et autres nouvelles». Краткое содержание книги:
Il n’était pas mécontent de sa phrase et le fut encore moins en voyant Miranda se lever.
— Ramenez-moi chez moi… dit-elle.
Il se leva, l’aida à passer son manteau rouge et la suivit jusqu’à la porte qu’il lui tint grande ouverte.
— Au revoir, Louis, cria Aurèle.
Puis la porte vitrée du club revint à sa place et le dernier regard d’Aurèle fut pour Tony, un vieux client, qui, assis comme d’habitude tout seul à une petite table, souriait d’un vaste sourire en se racontant à lui-même des histoires strictement confidentielles, branlant le chef, plein de conviction.
II
— C’est là… dit Miranda.
Le taxi s’arrêta. Aurèle paya, laissa un fort pourboire et rejoignit la brune au moment où elle s’engageait dans l’escalier.
— J’habite au troisième, dit-elle.
— C’est excellent, dit Aurèle.
— Vous êtes vraiment impuissant, au moins ?
— Je vous l’affirme, dit Aurèle.
Et il avait l’intention de rester sincère. D’ailleurs Paul Claudel ne s’était encore jamais dérobé à sa mission.
Il suivit Miranda dans sa chambre. Il y faisait bon chaud. Elle se débarrassa de son manteau et de ses souliers.
— Vous voulez boire quelque chose ? un peu de café ?
— Ça m’empêchera de dormir, dit Aurèle, et ça risque de m’énerver.
— Déshabillez-vous et mettez-vous au lit, dit Miranda. Je vous rejoins.
Aurèle délaça ses souliers et les rangea sous le lit, puis il retira sa veste, sa cravate, son pantalon qu’il plia sur le dossier d’une chaise et sur lequel il mit sa veste et sa cravate, sa chemise, ses chaussettes et son slip extra dur, et il se trouva très déshabillé. En s’abstenant de penser à Miranda, il réussissait à rester décent quoique bien proportionné.
Miranda, de la salle de bains, l’appela.
— Vous êtes couché ?
— Oui, dit Aurèle en se fourrant sous les couvertures et entre les draps, pour préciser.
Miranda revint. Elle était vêtue d’un petit ruban qui retenait ses cheveux brillants sur la nuque. Aurèle nota le ventre dur et plat, les seins mutins et les cuisses élégamment habillées, à leur jonction, d’un triangle d’astrakan fort bien entretenu.
Aurèle, inquiet de sentir son compagnon prêt à jouer à la tente de plage avec le drap du dessus, évoqua le Soulier de Satin.
Le charme, aussitôt, opéra, et la bricole se détendit.
Miranda se glissa près d’Aurèle.
Hélas, ce fut pour lui comme un contact électrique. Jamais il n’aurait pensé que la fille eût une peau si douce. Il grogna.
— Embrassez-moi, dit Miranda. On ne risque rien à s’embrasser et je ne veux pas dormir tout de suite.
S’écartant d’elle du mieux qu’il put, Aurèle l’embrassa timidement sur la joue. Elle lui prit la tête à deux mains et colla sa bouche sur celle du garçon. Aurèle sentit un agile démon forcer la herse de ses dents et commença à se réciter mentalement le début de l’Annonce faite à Marie.
Ce fut un bain de glace bienfaisant pour ses reins échauffés. Il osa répondre aux baisers de Miranda et s’aperçut alors qu’à l’analyse, c’était encore bien mieux. Mais il en profitait maintenant avec sa tête, et son corps restait calme.
Cependant Miranda tentait de se rapprocher de plus en plus et Aurèle sentait déjà les pointes dures de ses seins lui frôler le torse.
Éprouvant, à ce contact, un vif plaisir, Aurèle se le reprocha tout net, et, pour se punir, retrouva dans sa mémoire les premières lignes de la Porte Étroite.
Cette fois l’effet lui parut presque trop brutal. Il y avait tout de même une progression à respecter. Il revint à Claudel, évoqua Hervé Bazin, gardant Gide en réserve.
Mais Miranda glissait une de ses longues cuisses entre les genoux d’Aurèle, qui crut mourir. Implacable, son second sortit de son sommeil.
Décidément, le dosage Gide-Claudel était bien l’opération la plus difficile qu’Aurèle eût jamais entreprise. À grand peine, il suscita Nathanaël et les Nourritures terrestres et ne put atteindre qu’une détente passagère.
Miranda lui murmurait des choses tendres.
— C’est fou ce que j’aime coucher avec un impuissant, disait-elle avec passion près de l’oreille du malheureux qu’elle mordillait et baisait délicatement.
Aurèle, enivré par tant d’amour, aurait bien voulu se montrer à la hauteur de la situation et rester aussi asexué qu’une souche, mais le contact soudain du ventre charmant de Miranda sur le sien réduisit à néant les ravages d’une superbe citation empruntée aux Faux-Monnayeurs. Désormais, son coursier échappait au frein et tentait d’occuper lui-même la place à laquelle il pensait avoir droit.
Miranda s’en aperçut et protesta.
— Écoutez, Aurèle, je vous prenais pour un garçon sérieux.
— Mais, balbutia Aurèle, Miranda, mon amie, je vous jure que je fais ce que je peux.
— Enfin, mon cher !… prenez du bromure.
Sur quoi elle se dégagea et tourna le dos au pauvre renégat. Suprême espoir… Aurèle se remémora la Soif de monsieur Bernstein et, instantanément glacé, put plaider sa cause avec un semblant de bonne foi. Il se rapprocha de Miranda ; hélas, à la minute même où ses cuisses effleurèrent les deux globes charmants destinés à adoucir la barbarie d’une position assise qui n’est pas naturelle à l’homme, bâti en longueur et qui devrait vivre couché, le rebelle se mutina de nouveau.
Se sentant ridicule, Aurèle se dégagea de la couverture et se leva. Miranda boudait.
— Miranda, ma chère, dit Aurèle avec la plus grande sincérité, je sais ce que ma conduite peut avoir de révoltant. Je vous jure qu’elle n’était pas préméditée. Après de récents chagrins, j’étais en droit de penser que mon corps, comme mon esprit, s’insurgerait sans effort contre la bestialité de l’amour physique ordinaire : ce soir, après notre rencontre, j’ai cru — je continue à croire — que la forme la plus élevée de la passion est celle qui peut lier un impuissant à une femme frigide. Vous êtes frigide ; une femme, semble-t-il, peut y avoir moins de mérite qu’un homme, obligé de lutter contre certains caprices nerveux de son organisme qu’il lui est difficile de dissimuler efficacement. Mais désormais, tous mes efforts tendront à cette inertie qui me rendra digne de votre tendresse. Je vous quitte : je ne veux pas que cette soirée, commencée dans la pureté, s’achève dans l’ignominie et la promiscuité révoltante des sexes. Adieu, Miranda, je vais agir dans l’intérêt de notre amour.
Il se rhabilla dignement. Miranda ne bougeait pas, mais lorsqu’il fut prêt à partir, elle s’assit dans le lit. La lampe de chevet faisait jouer des ombres chaudes dans sa chevelure éparse et ses seins, qu’en personne pure elle ne songeait pas à voiler, attiraient irrésistiblement les caresses du bout de leurs pointes roses, comme font les paratonnerres la foudre. Deux larmes roulèrent sur ses joues mates et elle tenta de sourire.
— Aurèle, mon chéri, dit-elle, j’ai foi en vous.
Enflammé par les paroles de son aimée, Aurèle s’élança hors de la pièce et se cassa la figure dans l’escalier noir car il était quatre heures du matin et la minuterie avait, depuis longtemps, coupé le courant.
III
Le chirurgien se grattait le nez, dubitatif. Selon lui, l’opération sortait un peu de la normale.
— Mon cher monsieur, dit-il à Aurèle, je vous avouerai que ce que vous me demandez là n’est guère courant. Vous êtes fort bien constitué, ajouta-t-il en soupesant le double objet du litige, et avec ces trucs-là, vous pourriez avoir des tas d’enfants.