Contes pour les bibliophiles
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Contes pour les bibliophiles». Краткое содержание книги:
Le jour où je lui parlais des attraaions toujours renaissantes de la passion bouquinière et du compagnonnage tidéle et fortifiant de nos amis les Livres, son œil s'alluma tout à coup comme un phare tournant :
B Vous-les aimez? m'inierrogea-t-il, avec un éclat de joie.
— Si je les aime!... lui dis-je, mais je les chéris à l'égal de la Grande Bleue qui nous captive, car ils représentent l'infini de l'entendement humain et l'océan des idées; un océan à la fois soulevé par le vent de la douleur et de la desespérance, caressé par la brise des ambitions morales, un océan berceur dont jamais nous ne nous lassons, car il recèle la houle tumultueuse du génie, l'azur limpide du talent et la petite vague frisée de la fantaisie... Si j'aime les livres!... mais vous<mème? •>
Pour toute réponse, il me tendit franchement la main à l'anglaise. a Venez demain, dit-il, là-bas, ù Isgny; vous verrez mon Océan, l'autre, celui dont vous parlez si bien. Soyez là, à l'heure du déjeuner, nous aurons l'après-midi k nous, pour nous plonger et nager à pleines brasses dans l'infini des pensers élevés. N'y manquez pas. Je vous attends. »
Le château d'Isgny m'apparut comme une solide demeure normande, bâtie en silex et en briques, couverte d'ardoises découpées en losange, avec de vastes communs et un vieux parcà hautes futaies relié naturellement à des prairies lointaines. Cette antique gentilhommière bien située, à mi-côte, et arrosée parla rivière la Sane, dont les eaux vives et transparentes miraient le ciel et le feuillage, avait les apparences d'une retraite calme et heureuse qui mettait en appétit d'y vivre et de s'y reposer dans une philosophie digne d'Horace et de Virgile. L'ancien Lieutenant de Lou-veterie y avait orné son existence dans un célibat très réfléchi, après avoir donné la première partie de sa vie au tourbillon du monde et à l'intérêt des voyages. Peu de valetaille dans cette solitude, et, pour tout équipage, un cabriolet très Louis-Philippe, encore assez confortable et qu'une vieille jument du Calvados emportait vivement dans la poussière
ROMANTIQUES INCONNUS (Fac-dmilé d'une lithographie atiribu^e A Dcbcroix)
des routes. — M. Bernard d'Isgny me reçut avec affabilité dans son verdoyant domaine, dont j'eus à visiter IMtendue cadastrale. Après le déjeuner, servi dans une salle toute tapissée de très riantes et très rares faïences de tous styles, de toutes provenances et très ingénieusement disposées sur les dressoirs, les buffets, les crédences anciennes et sur les murailles, rezcellent homme, la mine épanouie, Tœil en gaieté, me mît la main sur l'épaule avec une cordialité émue :
« Et maintenant, dit-il, allons prendre le café dans la pharmacie des remèdes de l'âme, comme disait si sagement le Roi Osymandias; passons, si vous le voulez bien, à la Bibliothèque, chez nos grands Amis d'élection; suivez-moi, 1*
Au premier étage du Château, s'ouvram, par deux larges fenêtres à petites vitres anciennes, sur un délicieux tapis de verdure borné à l'horizon parde blanches futaies d'ypréaux, la Bibliothèque d'Isgny occupait plus de cent vingt mètres carrés de murailles. Les livres reposaient par deux rangs sur de profonds rayons de bois clair, où chaque volume jouait vignette de Tony johâonot pont à l'aise, sans trop décompression ou de mise l« tour di i* vie, à l'alignement. On ne sentait pas la bibliothèque de parade, mais l'agencement méthodique et sans prétention du véritable bibliophile abstracteur de quintessences littéraires. La lumière égayante du dehors se répandait également de toutes parts avec la placidité radieuse des intérieurs hollandais. C'était bien le décor rêvé par le philosophe qui se veut retirer du monde, et, dès l'entrée, le charme de cette thébaide me pénétra si vivement que je ne pus dissimuler mon ravissement au savant châtelain, qui épiait malicieusement mon étonne-ment mêlé d'envie.
0 Bravo ! le nid vous plait ! cria-t-il avec un éclat de belle humeur. — Voyez-vous, c'est ainsi que j'aime passer en revue mes bataillons d'auteurs aimés, en pleine lumière rustique, dans le miroitementdu soleil, sur ces solides rayons qui supportent tant de gloires ! Je n'ai point, comme dans vos petits intérieurs parisiens, des bibliothèques damerettes ofi les reliures montrent leurs ors sous des vitrines noyées dans le clair-obscur ; il me semble que tout le jour du ciel, tout l'air de la nature, conviennent mieux à ces brillants écrits où l'âme humaine s'agite, se soulève, chante, pleure ou se inet en ironie d'elle-même. La postérité, que nous représentons vis-à-vis de ces livres, c'est déjà le jugement dernier, et le décor me parait aussi lumineux qu'il convient.
1 Permettez-moi de vous guider: Ici, à gauche : Taïaut! taïautt ce sont les livres de vénerie, de chasse, d'équitation, d'escrime, de fauconnerie; tous les sports des gentilshommes normands, mis en traités et imprimés dans la Province; en avançant un peu, vous arrivez aux vieux poètes des xvi' et xvip siècles, des amis qui m'accompagnent PoétKl infernales.
souvent sous les taillis du parc et qui me laissent désencager leur Muse sans en prendre ombrage, je vous jure; — plus loin, Messieurs du Clergé.' Vous reconnaissez les robes mauves de la théologie et des thèses diocésaines. A quelques mètres au delà, la pourpre des cartonnages vous signale l'Histoire et les historiens, ces narrateurs de vérités dramatiques et sanglantes qui, malgré toute la froideur des documents accumulés, apparaissent plus invraisemblables que les légendes les plus imaginaires. Vous vous arrêtez en ce moment devant les philologues et les biblio-gnostes... J'ai tout Gabriel Peïgnot et le bon Nodier, l'austère J. Brunet et le ponctuel Quérard ; je vous avouerai que je les ai maintes fois annotés, les ayant surpris en péchés mignons, mais... errare humanum! Vous avancez hardiment et vous n'avez point tort, vous faites face, cher Monsieur, aux romanciers et plus particulièrement aux Romantiques dont mon catalogue signale plus de 5oo ouvrages, parmi lesquels, et c'est là ma fierté, plus de trente publications très curieuses sont totalement inconnues à vos Asseli-neau et autres Romanticographes. »
«Des oubliés, poursuivit-il; mats notre foisonnante littérature possède, on peut le dire sans paradoxe, presque autant de génies et de talents ignorés ou dédaignés que vignette de* okoiei i>'>éiioaAi«tE de grands hommes reconnus; il s'agit de les découvrir et de ne relever, dans ses recherches, que de son propre jugement. — A l'âge romantique, Hugo le Titan s'est dressé si puissamment et si hautement dans la poussée des lettres, comme un chêne miraculeux, qu'il a englouti dans son ombre portée nombre d'écrivains exquis et vigoureux qui se sont éteints et alanguis loin du soleil de la publicité. »
Durant toute cette après-dînée le vieux Lieutenant de Louveterie s'était montré étourdissant aussi bien comme lettré que comme bibliophile. Il me tirait de ses rayons des exemplaires d'auteurs étranges et obscurs de nom, dont il déclamait largement des pages superbes qu'il semblait avoir apprises de longue date; il chantait des sonnets sonores, claironnait des stances guerrières, susurrait des idylles fraîches de Jeunes-France totalement inconnus, et, bouleversant avec une ardeur fougueuse les étages de sa bibliothèque, il me sortait avec joie des exemplaires frontispices de bizarres eaux-fortes et de mirifiques lithographies, lançant avec fièvre ce cri du possesseur :
« ... Et celui-là, vous l'ignoriez!... Un superbe Nanteuil et delà bonneépoque! — maisce n'est rien encore; regardez ceci ; quel truculent
Johannot! il n^esi signalé nulle part; je ne veux pas omettre de vous faire également admirer ces ânes vignettes de Gigoux, de Louis Bou-langer, de Oevéria, de Waitîer et autres, sur des ouvrages que je crois être le seul à posséder; tous ces exemplaires non rognés, avec couvertures, selon les grands principes conservateurs; ...vous êtes ébloui, renversé, je suppose, et ma Romanticomanie s'exalte devant votre ahurissement, car, possédant tantde volumes inconnus de tous, je m'enorgueillis souvent jusqu'à me croire le Saint Pierre vigilant du Purgatoire Romantique! D