La fée carabine
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #2
- Год: 1987
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070490851
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «La fée carabine». Краткое содержание книги:
Ainsi s'interroge Benjamin Malaussène, bouc émissaire professionnel, payé pour endosser nos erreurs à tous, frère de famille élevant les innombrables enfants de sa mère, cœur extensible abritant chez lui les vieillards les plus drogués de la capitale, amant fidèle, ami infaillible, maître affectueux d'un chien épileptique, Benjamin Malaussène, l'innocence même (« l'innocence m'aime ») et pourtant… pourtant, le coupable idéal pour tous les flics de la capitale.
— Mais pourquoi son journal ne réclamerait-il pas une si belle plumitive, en cas de disparition ?
Il promena encore son regard sur le corps tout entier. Belle fille. Beau squelette. Belle tête. Doigts nerveux et souples. Crinière naturelle.
— Parce que vous n’êtes pas une besogneuse au jour le jour qui alimente un quotidien, ni une reporter de palaces qui téléphone des papiers préfabriqués à l’heure de l’apéritif.
Non, il la voyait plutôt en journaliste de pointe, du genre à « faire corps avec le terrain », disparaissant pendant des semaines et n’émergeant qu’une fois son enquête bouclée. Historienne du présent, ethnologue d’ici-même, tout à fait le type de fille à apprendre ce qui devait rester caché. Et à vouloir le dire. Au nom d’une éthique de la transparence.
— C’est ça ?
La porte s’était ouverte sans que Pastor l’entendît. La voix graillonneuse de Thian ironisa à son oreille.
— Ça ou une dactylo en vacances, ou une héritière encombrante…
— Les dactylos ne se font pas soigner à l’étranger et on ne torture pas les héritières, Thian, on les coule directement dans le béton. Tu es un Annamite obtus, c’est très rare.
— Une sorte de Français, quoi. Allez, gamin, tirons-nous d’ici, les hôpitaux m’aggravent.
L’inspecteur Van Thian était déprimé. Les jours passaient et il n’arrivait pas à découvrir l’assassin de la veuve Dolgorouki.
— C’était ma voisine, gamin, elle créchait juste en face de chez moi.
Un type se baladait avec un rasoir dans Belleville. Il coupait les vieilles dames en deux, sous le nez de l’inspecteur Van Thian, et l’inspecteur Van Thian n’arrivait pas à mettre la main dessus.
— Tu crois que ce fumier serait entré chez moi ? Penses-tu, il est allé se servir en face.
La veuve Hô se révoltait dans le cœur de l’inspecteur Van Thian. La veuve Hô était autrement plus friquée que la veuve Dolgorouki. La veuve Hô sillonnait Belleville en secouant des liasses de billets sous le nez du pauvre monde, et c’étaient les autres veuves qui se faisaient dégommer. La veuve Hô dormait sur un matelas de billets pendant que les autres veuves serraient dans leurs petits poings des pensions faméliques. Les pensions étaient empoisonnées, les veuves en mouraient. L’inspecteur Van Thian et la veuve Hô ne faisaient plus bon ménage.
— Gamin, j’en ai marre d’être un vieux con déguisé en vieille conne.
Pastor alignait les verres de bourbon pour faire glisser les pilules antidépressives. Il n’y avait rien d’autre à faire.
— Pourtant, je m’y suis collé nuit et jour…
C’était vrai. L’inspecteur Van Thian avait utilisé toutes les recettes. Dans son habit de civil, il avait interrogé toutes les têtes qui pouvaient savoir. Dans sa robe de veuve, il avait tenté toutes celles qui voulaient se shooter. On avait vu la veuve Hô faire un bout de trottoir avec des camés si troués qu’ils ne retenaient plus leur propre flotte. Ils claquaient des dents, ils suaient par tous leurs trous, mais ils laissaient aller la veuve Hô. La veuve Hô se faisait l’effet d’un gros os interdit posé sous le nez de chiens affamés. Tout ce pognon, bon Dieu ! Allah ! tout ce blé qui ne ferait jamais de neige ! La veuve Hô était comme l’arbre de la Connaissance planté dans le cerveau de Belleville : pas touche ! En la voyant passer, certains camés s’évanouissaient de frustration. La veuve Hô ne croyait plus en elle-même, et elle n’aimait pas son accent.
— J’en ai marre d’assaisonner tout ce que je dis de nhuok-mam.
En fait, la veuve Hô ne parlait pas une broque de vietnamien. Son accent était en toc. Ses méthodes aussi.
— J’en ai marre de jouer les Asiates subtiles avec mon épaisse cervelle de Français.
Tous les soirs à l’heure du rapport, complètement écœuré, Thian laissait tomber dans le bureau la robe thaï aux reflets de soie noire. Le parfum Mille Fleurs d’Asie jaillissait de la robe pour étrangler Pastor. Quand la veuve Hô était déprimée, l’inspecteur Van Thian faisait des confidences. Il était veuf, lui aussi. Sa femme Janine était morte, morte depuis douze ans, Janine la Géante. Elle avait laissé une fille derrière elle, Gervaise, mais Gervaise avait épousé Dieu. (« Je prie pour toi, Thianou, mais je n’ai vraiment pas le temps de venir te voir. ») L’inspecteur Van Thian se sentait seul. Et pour tout dire, il se sentait de nulle part.
— Ma mère était institutrice au Tonkin, dans les années vingt ; j’ai conservé la première et la seule lettre qu’elle ait jamais écrite à sa famille, postée de la ville de Monkaï, où elle était affectée. Tu veux la lire, gamin ?
Pastor lut cette lettre.
Chers parents,
Inutile d’insister, nous ne resterons pas dans ce pays plus de vingt ans. Nous sommes trop voraces pour eux et ils sont trop finauds pour nous. Quant à moi, en bonne pillarde que je suis, je prends ce qui me tombe de plus précieux sous la main et je rentre par le premier bateau. Attendez-moi, j’arrive.