La Dormeuse de Naples
- Автор: Goetz Adrien
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Passage
- ISBN: 978-2847420418
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Dormeuse de Naples». Краткое содержание книги:
Dans le Paris des années romantiques, devant la baie de Naples ou dans les paysages de la campagne romaine, les peintres, fascinés par cette histoire, cherchent la Dormeuse. Qui était le modèle ? Caroline Bonaparte, la femme du roi de Naples ? Ou bien une passante miséreuse, rencontrée au hasard des rues, et qui devint une véritable obsession pour Ingres ? Camille Corot a-t-il véritablement vu le tableau, et en fut-il si bouleversé qu’il se jura de ne pas disparaître sans avoir revu « le nu le plus nu qui se puisse. La réalité même » ? Et qu’est devenue la toile ? Etait-elle dans l’atelier de Géricault, comme un ami du peintre l’affirme, et le fameux tableau du Derby D’Epsom fut-il peint par-dessus La Dormeuse ?
L’énigme de la Dormeuse permet à Adrien Goetz de faire revivre trois artistes illustres — Ingres, Corot et Géricault —, mêlant avec talent l’histoire de l’art à la littérature.
« Ce que le tableau est devenu ? Mais je n’en sais rien, nous nous sommes brouillés à cause de lui, c’était inévitable. Il l’aimait. Je crois bien qu’il l’a gardé, la brute, je ne sais pas ce qu’il en a fait. Il est détruit, ou alors il a été reconduit en Italie entre deux gendarmes. C’est ce que l’on m’a dit, oui, je me souviens vaguement que l’on m’en avait reparlé, mais vous dire qui, et où en Italie… » Je restai à méditer dans le coin du salon où nous nous étions mis. Je la regardai après quelque temps. Elle s’était endormie. J’observai ses paupières closes, je pensai malgré moi à saint Vincent de Paul momifié. Un sentiment étrange me pénétra. Un nouveau sacrilège, plus terrible encore que le premier. Trois cents jours d’indulgence en moins. Je n’eus rien le temps d’analyser, car l’hôtesse arrivait vers nous : « Alors, qu’est-ce que je vois, mon petit père Corot, toujours aussi fin causeur, vous avez réussi à endormir ma belle madame C.-M. ***, vous êtes bien le premier. Madame, s’il vous ennuie, je vous roule plus loin. Les paysagistes sont assommants comme la pluie. »
En partant, cette version féminine de la momie de saint Vincent de Paul me donna sa photographie par Nadar. Elle la tira doucement d’un petit porte-cartes en argent qu’elle avait dans le sac à ouvrages de dentelles noires qui lui réchauffait les genoux. Chez moi, je regardai le cliché de tous mes yeux. Elle était assez belle et la lumière venait bien sur ce visage de vieille femme. Je nettoyais ses rides, je tirais sur la peau de cette face comme un embaumeur, je remodelais ses lèvres, je la réveillais et je me demandais sans fin : « Si c’était elle ? »
« Ma rivale » avait-elle dit en souriant. Si c’était elle la femme peinte dont elle était jalouse ? La vieille madame C.-M. ***, cette diva édentée, la femme de ma vie. Il fallait me faire à l’idée. Je portais son deuil, elle était vivante, drapée de noir, je l’avais même hypnotisée. Si je la demandais en mariage ? Je pousserais son fauteuil mécanique. Je le repeindrais en bleu et en rose. J’irais dès que possible lui faire une visite. Je me jetterais sur l’impotente, je soulèverais ses jupes, je tirerais ses bas, je verrais bien si elle a une petite tache brune au mollet droit. Ce serait mon triomphe. Je me crus le héros d’un conte fantastique d’Hoffmann. J’étais prêt à vendre mon reste d’âme, à brader mes mois d’indulgence. Puis je n’osai pas. Je restai chez moi à penser à elle. Je tombai amoureux, dans le cours de la semaine suivante. Si j’avais eu l’esprit plus romantique, je l’eusse prise pour la Mort. Elle m’obsédait. J’étais sûr qu’elle avait les yeux de La Dormeuse. Je ne voulais pas aller la voir, j’attendais de la rencontrer à nouveau. On ne trousse pas si volontiers, même à mon âge, les jupons brodés de la Camarde. Peu de jours après, on m’annonça sa fin. Elle n’était pas venue me rechercher. Je n’étais pas allé la voir.
Elle avait dit : « Peut-être en Italie. » Elle en savait plus qu’elle n’en avouait.
Plus je vieillis, plus le souvenir de cette nuit dans les cavernes me revient et me hante. « Violette oubliée au jardin d’Horace », phrase séchée entre mes pages, je pleure en repensant à elle, à ce temps d’autrefois dans Rome. J’ai rouvert souvent ma fenêtre, pour peindre le paysage qu’elle encadre : à Ville d’Avray, chez nous, le petit chemin, l’étang et la maison Cabassud, à Orléans, les toits au faîte de tuiles avec la tour de Saint-Paterne, les jardins Boboli à Florence, à Rome encore quelquefois — mais je me souviendrai toujours du premier matin où, en Italie, j’avais écarté la table, pour placer mon chevalet devant le ciel. Ces journées ont été le meilleur de ma vie. J’ai encore bien des idées, le vieux père Corot prépare sa prochaine manière. Je vois tout autrement. C’est comme si je n’avais jamais su faire un ciel, car ce que je vois est bien plus rose, plus profond, plus transparent et plein d’odeurs. Ah, que je voudrais vous le rendre en quelques phrases, et vous montrer jusqu’où s’en vont ces immenses horizons. Mais à chacun son métier, vous viendrez à l’atelier. Je ne voudrais tout de même pas mourir sans avoir fait un chef-d’œuvre. Je suis vieux, je veux une nouvelle fois retourner en Italie. Je suis sûr que madame C.-M. *** m’a menti, qu’elle n’a dit la vérité qu’à demi. J’ai rangé son portrait dans mon tiroir de photographies et je la regarde parfois. J’aurais dû la faire parler plus.
J’irai chercher ma belle à Rome, j’irai à Naples, je veux la revoir, ouvrir mes yeux devant les siens. La Dormeuse pour laquelle je donnerais tous les paysages, les jardins Farnèse, le pont de Narni, le Pincio à la tombée du jour, la villa d’Hadrien à Tivoli, le petit Chaville, les étangs de Mortefontaine. Je donnerais même mes nuits sur la plage d’Ostie. J’irai en Italie en faisant vœu de ne rien voir, de ne rien entendre, de ne rien sentir, je m’empêcherai de respirer l’air de Rome, je me retiendrai de nager comme autrefois, j’avancerai à genoux, je passerai les Alpes sur un âne, je franchirai le Rubicon sur un pont de bateaux, j’irai baiser l’anneau du pape, je prêterai serment à Garibaldi, j’ouvrirai une boutique de perruques sur le Corso, je peindrai en jaune l’arc de Titus, je ferai tout ce que l’on voudra. Je ne veux pas mourir sans l’avoir revue. Il faut que je trouve la force de partir.