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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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Elle tenta de se repérer. Elle était bien au sommet de la base sous-marine, encadrée par de hauts murs de béton, comme si la terrasse était divisée en compartiments. Sans doute un système d’amortissement pour éviter le contact direct des bombes, à l’époque des attaques alliées. Bizarrement, des arbres poussaient entre ces blocs minéraux — le lieu ressemblait à une prison abandonnée dans la jungle.

Elle se mit à longer le mur, écartant les branches, recevant des fragments d’écorce arrachés. Où était le tueur ? Quelque part dans ce labyrinthe. Elle avait toujours les mains entravées par le collier de nylon. Elle titubait, cherchant son équilibre. Autour de ses chevilles, la prise de l’eau était aussi coupante que le lacet autour de ses poignets. Elle devait agir vite. Trouver la sortie. Trouver une échelle. Descendre sur le quai. Déjà, au loin, la mer reprenait son élan pour mieux s’abattre.

À la faveur d’un angle, elle découvrit une issue. Une autre partie du toit s’ouvrait, plat comme un parvis, fissuré comme une terre de séisme. Elle tendit le regard à gauche et aperçut les bassins, les cargos chahutés, les remorqueurs aux lumières clignotantes. Sans réfléchir, elle prit la direction opposée. S’éloigner de l’eau. Retrouver les parkings et les entrepôts.

Elle tomba dans une flaque. Se releva. Elle n’était qu’à une trentaine de mètres du bord du toit quand la vague s’abattit, la propulsant en avant. Elle crut qu’elle allait passer par-dessus bord mais à quelques mètres du vide, la même force la tira en arrière, la ramenant à son point de départ.

Anaïs en resta suffoquée. C’était une violence pleine, grave, qui jouait avec elle. En se recroquevillant, elle parvint à ralentir sa course contre le sol, au point de sortir la tête de l’eau. L’air libre. Ses lèvres collées l’empêchaient de respirer par la bouche. Elle souffla de toutes ses forces par les narines. Des ruisseaux salés lui brûlaient les sinus. Ses oreilles bruissaient comme des coquillages. Il fallait qu’elle rejoigne la bordure et qu’elle repère une échelle avant que la vague ne revienne et ne la propulse dans les airs. Le jeu était à double tranchant. L’extrémité du toit pouvait à la fois lui offrir son salut et une mort certaine.

Elle essaya d’accélérer le pas, sans y parvenir. Derrière elle, la clameur s’amplifiait, se levait comme un rideau de théâtre. Vingt mètres. Elle cherchait du regard des degrés, une échelle, un système pour descendre. Dix mètres. Le grondement sur ses pas. La déferlante arrivait, s’accélérait, allait la toucher… Il serait trop tard pour éviter la chute.

Ce fut une autre attaque qui survint.

Le tueur jaillit sur sa droite. Son visage n’était qu’un rictus déchiré. Il brandissait une hache de silex. Deux morts s’offraient à elle. D’un côté, la vague et le vide. De l’autre, le tueur et son arme. Elle fonça, tête la première sur Toinin. Frappé au ventre, il se plia en deux. Ils roulèrent au sol. Anaïs, plus rapide, se releva et cadra les deux menaces. La lame qui arrivait, l’assassin de l’Olympe qui se relevait…

Ce fut comme un signe. Un appel inconscient. Quelque chose lui murmura de tourner la tête vers la gauche. Les points d’ancrage d’une échelle d’acier étaient là, rivés dans la plate-forme. Les deux anses lui tendaient les bras. Elle courut. Le tueur était sur elle, hache brandie.

Ce fut la dernière chose qu’elle vit. La vague les engloutit tous les deux. Anaïs ferma les yeux. Des milliers de doigts d’écume l’enserrèrent en une seule prise. À la taille, au torse, à la tête. Monde assourdi de l’eau. Raclement de la pierre. Ne pas mourir sous les coups du meurtrier était déjà une victoire. Mais elle n’était plus assez forte pour remporter la seconde : survivre pour de bon.

Sa dernière pensée fut le sillon d’un moniteur surveillant les signes vitaux d’un malade. La ligne était verte, fluorescente, désespérément plate. Tout au fond de son tympan, le sifflement d’alerte de la machine résonnait. Mais il s’éloignait déjà, couvert par le bruit noir de l’océan…

Le choc dans son dos la réveilla. En un éclair de lucidité, elle comprit que l’échelle s’arrêtait. Sans savoir comment, elle se contorsionna, agita les bras, attrapa à l’aveugle un des barreaux. L’instant d’après, elle était suspendue dans le vide, gesticulant, ruisselante. La mer ne voulait pas d’elle. Elle cala ses pieds. Elle était groggy mais se sentait aussi étrangement neuve, lavée, régénérée.

Malgré ses doigts gourds, ses jambes flageolantes, elle parvint à descendre, respirant à pleines narines, brûlée de l’intérieur par le feu de la mer. Elle descendit, et descendit encore. Cette course n’avait pas de fin.

Elle allait se laisser tomber quand le sol se substitua aux barreaux. Elle vacilla sans y croire. Elle était sur la terre ferme. Elle voyait les voies ferrées. Les citernes. Les bâtiments sombres. Sa vision se troubla. Elle perdit l’équilibre. Quand ses genoux touchèrent le ciment, elle l’aperçut : le monstre avait eu moins de chance qu’elle. Son corps désarticulé épousait le bitume comme une sangsue recrachant son sang. Le crâne sous la cagoule avait éclaté. La toile évoquait un immonde sac de cervelle.

— Ça va mademoiselle ?

Des hommes en cirés de pluie. Des torches électriques. Des voix couvertes par le claquement des capuches. Un des gars aperçut le collier Colson qui lui liait les mains. Le montra à son collègue. Elle voulut dire quelque chose mais ses lèvres étaient désespérément closes.

Elle pensa à son héros. Où était-il ? S’en était-il sorti ? Avait-il fait le grand saut ? Les hommes l’aidèrent à se relever. Elle devait les prévenir. Il fallait chercher Mathias Freire. Victor Janusz. Narcisse. Arnaud Chaplain. François Kubiela…

En fait, elle pensait à lui sous un autre nom. Elle voulut l’appeler. Revenir sur ses pas. Le sauver.

Elle ne cessait de répéter :

— Orphée… Orphée… Orphée…

Mais aucun son ne sortait de sa bouche scellée.

149

LES RAVAGES DE LA TEMPÊTE se reflétaient dans les flaques, dans les verres brisés, dans les bassins à peine calmés. Le soleil était là et c’était pire. La lumière dévoilait chaque détail du carnage. L’eau étincelait partout mais avec un éclat triste, maussade, funèbre. Ce soleil tiède était comme une fièvre, suintant la maladie, la convalescence, la mort.

Il sortit à mi-corps des troncs d’arbres disséminés et préféra ne pas s’interroger sur sa présence dans cette planque. Sans doute un abri de fortune. D’une traction, il se hissa sur le dos d’un fût et observa le paysage. Des pales d’éoliennes, immenses, étaient couchées sur le flanc. Des grues étaient terrassées, à l’horizontale. Des voitures surnageaient et se cognaient sur le parking immergé. Des débris d’arbres flottaient comme des cadavres. Vision consternante.

Il attrapa un câble qui pendait et l’utilisa à la manière d’une corde de rappel, se laissant glisser le long du tronc. Il s’écrasa sur le goudron. Ses jambes ne le soutenaient plus. Son corps était devenu spongieux. Il se releva avec difficulté et découvrit de nouveaux détails. Des cailloux, des drisses, des fragments de mâts jonchaient le sol. La route était fissurée. Des plaques de bitume étaient retournées. Côté bassin, des cargos avaient ébréché les angles des berges. Un navire des douanes piquait du nez, un autre penchait de côté…

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