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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Je proteste, naturellement. Ludovic, d’un air entendu : « On sait ce qu’on sait. » Il précise : quand Darros habitait l’annexe, Ludovic a remarqué qu’il « trichait » en prenant sa température, qu’il ne mettait jamais le thermomètre sans s’être agité un bon quart d’heure, qu’il s’octroyait quelques dixièmes de trop en pointant sa feuille, etc.

Je proteste, mais… Ai constaté moi-même certaines choses troublantes. Salle d’inhalation, par exemple. La mollesse avec laquelle Darros fait son traitement. L’écourte toujours, dès que Bardot ou Mazet ont tourné le dos. Se dérobe en général à tous soins qu’on lui laisse prendre seul, etc. Négligences d’autant plus étranges que Darros s’inquiète beaucoup de lui, m’a questionné souvent, parle de sa « santé définitivement compromise », etc. (Darros n’a pas de lésions, mais état bronchique mauvais, et qui ne s’améliore pas.)

Fin après-midi, dans le potager.

J’aime venir là, jusqu’au banc. Ombres des cyprès sur l’allée. Claies de roseaux. Plates-bandes alignées. Le bruit de la noria. Le va-et-vient de Pierre et de Vincent, avec leurs arrosoirs.

Obsédé par racontars de Ludovic. Si c’était vrai, si Darros est un simulateur, je me pose la question : est-ce mal ?

Pas si simple. Ça dépend pour qui. Pour Ludovic, dont les deux fils ont été tués, c’est mal, c’est même un crime, une sorte de désertion. Il pense sans doute que Darros mérite de passer en conseil. Pour le père de Darros aussi, ce serait sûrement mal. (Le connais un peu. Il vient quelquefois voir son fils. Pasteur à Avignon. Vieux puritain patriote. A poussé son plus jeune fils à s’engager.) Oui, sûrement, pour le père Darros, c’est mal. Mais pour d’autres ? Pour Bardot, par exemple ? Il soigne Darros depuis quatre mois, il l’aime bien. À supposer qu’il s’aperçoive de quelque chose, sévirait-il ? Ou fermerait-il les yeux ? Et pour Darros lui-même, s’il est vraiment coupable de « tricher », a-t-il le sentiment que c’est mal ?

Et pour moi ? Me pose la question. Est-ce mal ? Certes, je ne peux pas dire que c’est bien. Instinctive répugnance à l’égard des embusqués d’hôpitaux, qui « s’arrangent » pour ne pas guérir. Mais ne me décide pas à répondre catégoriquement : c’est mal.

Étrange histoire. Intéressant de chercher à tirer ça un peu au clair. Bien ou mal ?

Constate d’abord ceci : que je le suppose, ou non, coupable de jouer la comédie, Darros me reste sympathique. Garçon sensible, réfléchi, cultivé, que je crois foncièrement honnête. Je l’estime, même si c’est un dissimulateur. M’a souvent parlé avec confiance. De son père, de sa jeunesse, de la terrible éducation protestante au point de vue sexuel. De sa vie conjugale aussi. Le jour, notamment, où il m’a raconté son passage à Lyon, avec sa femme, le soir de la mobilisation. (Ils arrivaient d’Avignon, où ils passaient leurs vacances. Le lendemain, à l’aube, Darros devait rejoindre son régiment de réserve. Ils ont fini par trouver une chambre, dans un hôtel borgne. La ville en rumeur, le branle-bas de guerre. Me rappelle de quelle voix il disait : « Thérèse tremblait de peur, elle serrait les dents pour ne pas pleurer. J’ai passé la nuit dans ses bras, à sangloter comme un gosse. Je n’oublierai jamais ça. Elle me caressait doucement les cheveux, sans pouvoir parler. Et sur les pavés, toute la nuit, les trains d’artillerie, sans arrêt, un tintamarre infernal. »)

Peut-être un simulateur, aujourd’hui. Mais pas un lâche. Quarante mois d’infanterie, deux blessures, trois citations, et, pour finir, les gaz aux Hauts-de-Meuse. Marié six mois avant la guerre. Un enfant. Une femme de santé fragile. Pas de fortune. Un poste médiocre, dans l’enseignement, à Marseille. C’est en février dernier qu’il a été gazé (légèrement). Il a d’abord été soigné à Troyes, et sa femme — j’attache à ce détail une certaine importance — est venue s’y installer ; ils ont pu revivre ensemble, un long mois. Ensuite, on l’a expédié ici, à cent lieues de la guerre. On lui a rendu son ciel bleu, son soleil, une vie de vacances… J’imagine si bien ce qui a pu se passer en lui !… S’il a pris la résolution d’user de tous les moyens pour faire durer ses troubles pulmonaires le plus longtemps possible — et, qui sait ? la paix n’est peut-être plus si éloignée — cela n’a pas été, chez ce protestant de bonne trempe, sans débats de conscience. S’il a choisi finalement de sauver coûte que coûte sa peau — au risque même d’aggraver son mal faute de soins — est-ce bien ? est-ce mal ?

Que répondre ?

Non, même s’il a pris ce parti, je ne veux pas lui retirer mon estime.

Minuit.

Insomnie, insomnie. Interminables méditations des heures noires… Sorte d’instinct de conservation qui m’aide, chaque fois que ce n’est pas par trop impossible, à détourner mon attention de moi, des « spectres ».

Darros. Tout de même assez grave, cette histoire Darros. Je veux dire grave pour moi, pour tout ce qu’elle soulève de problèmes pour moi.

Constatation marginale : je ne crois plus à la responsabilité.

Y ai-je cru, jadis ? Oui. Dans la mesure où un médecin peut y croire. (Pour nous, les limites de la responsabilité ne sont jamais tout à fait là où les situe l’opinion courante. — Me rappelle, à Verneuil, discussions avec ce médecin-légiste, aide-major au bataillon de tirailleurs. Savons trop, nous autres, que nos actes sont la conséquence de ce que nous sommes et de ce qui nous entoure. Responsables de notre hérédité ? de notre éducation ? des exemples donnés ? des circonstances ? Non, c’est l’évidence même.)

Mais j’ai toujours agi comme si je croyais à ma responsabilité absolue. Et j’avais très fort le sentiment — éducation chrétienne ? — du mérite et du démérite.

(Avec des faiblesses, d’ailleurs : tendance à me sentir relativement irresponsable des fautes commises, et à revendiquer le mérite de ce que je faisais de bon…)

Tout : ça, assez contradictoire.

Pour Jean-Paul :

Ne pas trop redouter les contradictions. Elles sont inconfortables, mais salubres. C’est toujours aux instants où mon esprit s’est vu prisonnier de contradictions inextricables, que je me suis en même temps senti le plus proche de cette Vérité avec majuscule, qui se dérobe toujours.

Si je devais « revivre », je voudrais que ce soit sous le signe du doute.)

Point de vue biologique.

Pendant mes premières années de guerre, j’ai cédé — rageusement, mais j’ai cédé — à la tentation de penser les problèmes moraux et sociaux à la seule lumière simpliste de la biologie. (Réflexions de ce genre : « L’homme, brute sanguinaire, spécifiquement, etc. Limiter ses dégâts par une organisation sociale inflexible. Et ne rien espérer de mieux. ») Traînais même dans ma cantine un volume du père Fabre, déniché à Compiègne. Me complaisais à ne plus considérer les hommes, et moi-même, que comme de grands insectes armés pour le combat, l’agression et la défense, la conquête, l’entremangement, etc. Me répétais hargneusement : « Que cette guerre t’ouvre au moins les yeux, imbécile. Voir le monde tel qu’il est. L’univers : un ensemble de forces aveugles, qui s’équilibrent par la destruction des moins résistants. La nature : un champ de carnage où s’entredévorent les êtres, les races, opposés par leurs instincts. Ni bien ni mal. Pas plus pour l’homme que pour la fouine, ou l’épervier, etc. »

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