Ces femmes du Grand Siècle
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Ces femmes du Grand Siècle». Краткое содержание книги:
Agent secret de Louis XIV, femme de lettres et de pouvoir, aventurière, rebelle, épouse bafouée, intrigante ou favorite... toutes les femmes réunies par Juliette Benzoni évoluent dans l'ombre du Roi-Soleil. Toutes sont des figures emblématiques et incontournables du Grand Siècle.
Alliant le souffle de l'aventure à la rigueur de l'histoire, Juliette Benzoni redonne vie à ces figures de femmes exceptionnelles, qu'elles soient espionnes, maîtresses ou courtisanes, qu'il s'agisse des sœurs Mancini, de la princesse des Ursins, de la Grande Mademoiselle, d'Henriette d'Angleterre, de la marquise de Sévigné, de Louise de La Vallière ou encore de Ninon de Lenclos...
Ce n’était pourtant pas que l’impétueux Gascon manquât d’audace. N’avait-il pas osé, un soir, se glisser sous le lit de la marquise de Montespan, l’éclatante maîtresse du Roi, pour écouter le rapport que, sur l’oreiller, elle ferait à son sujet à son royal amant ? On disait même que, furieux de ce qu’il avait entendu, il avait été jusqu’à administrer à l’altière favorite une vigoureuse raclée. Mais tout de même, entre battre une maîtresse royale et briguer la main d’une fille de France, il y avait un monde, une distance que Lauzun ne franchirait jamais.
Aussi, après bien des songeries solitaires, Mademoiselle, plus attachée que jamais à son projet matrimonial, en vint à penser que c’était à elle de faire les premiers pas, sinon personne ne les ferait jamais.
Pour y arriver, elle employa un moyen détourné qu’elle jugea fort subtil. Il était alors question de la marier au prince Charles de Lorraine – à qui, d’ailleurs, n’avait-il pas été question de la marier ? Depuis l’empereur jusqu’au cardinal infant, tous les princes d’Europe avaient plus ou moins ouvertement brigué sa main et sa fortune. Mais puisque le Lorrain était alors en cause, Mademoiselle entreprit d’interroger Lauzun sur ce mariage-là.
Un matin de mars 1670, à Saint-Germain, Mademoiselle, qui sortait de chez la reine Marie-Thérèse, se trouva nez à nez avec Lauzun, superbe dans son uniforme de capitaine des Gardes. Tellement superbe que le cœur battit plus fort à la sensible princesse qui, émue par cette belle mine, trouva à son bien-aimé un air d’« empereur du monde ». Mais elle surmonta cette faiblesse et aborda ledit bien-aimé.
— Vous m’avez, lui dit-elle, témoigné depuis quelque temps tant d’amitié que cela me donne en vous la dernière confiance et que je ne veux plus rien faire sans votre avis.
— C’est beaucoup d’honneur que me fait Mademoiselle ! Croyez donc à votre tour que je vous en ai la dernière reconnaissance et que je mettrai tout mon cœur à servir Votre Altesse Royale de mon mieux.
— Je vous rends grâce. Vous savez sans doute que, depuis quelque temps, on prête au Roi l’intention de donner ma main au prince Charles de Lorraine. Cela est fort bon mais je pense, moi, que quand on a de la raison on doit rechercher d’abord le bonheur de la vie. Or, un tel bonheur ne saurait se rencontrer avec un homme que l’on ne connaît point alors qu’auprès d’un homme pour qui l’on éprouve une profonde estime, le bonheur doit être chose aisée ? Ne croyez-vous pas ?
— Certes, fit Lauzun, qui était fermement décidé à jouer les imbéciles et à ne pas comprendre un traître mot de ce que la princesse voulait lui dire. Mais dans ce cas, pourquoi vous marier ? N’êtes-vous pas heureuse ? Vous possédez, et au centuple, tout ce que les femmes les plus difficiles cherchent en vain.
Étant tout ce qu’on voulait sauf stupide, le fin renard avait compris depuis longtemps quel trouble il déchaînait dans le cœur de Mademoiselle et, d’abord ébloui de sa conquête autant qu’inquiet, il en était venu lui aussi à réfléchir : devenir le cousin du Roi et l’homme le plus riche d’Europe, c’était une fantastique gageure qui après tout n’était peut-être pas si impossible à relever qu’il y paraissait à première vue. C’était en tout cas un coup de maître qui demandait, pour réussir, un extraordinaire doigté. Il fallait donc agir avec la plus extrême circonspection : la plus petite faute, et tout s’écroulait. Voilà pourquoi Lauzun jouait si consciencieusement la naïveté alors que sous son habit bleu et argent le cœur lui battait de voir ses ambitieux projets en si bon chemin.
Mais Mademoiselle, désolée de se heurter à une telle incompréhension, décida de faire un pas de plus.
— Je veux bien admettre que vous ayez raison, dit-elle enfin. Mais lorsque l’on a mon âge, on songe à sa succession. Pourquoi donc, alors, ne pas prendre auprès de soi quelqu’un à qui il serait doux de laisser tout ce que l’on possède au lieu de regarder pendant de longues années les figures envieuses des héritiers légaux ? Je pense, moi, que le Roi – qui me veut du bien – ne serait pas opposé à ce que je fasse choix de l’un de ses gentilshommes, un seigneur de grand mérite et de bonne naissance, bien sûr, à qui, sans déchoir, je pourrais donner ma main.
Du coup, le cœur de Lauzun manqua un battement. Il ne pensait pas en être déjà arrivé là et c’était trop beau en vérité. Mais les choses allaient peut-être un peu trop vite, justement, et, prenant sur lui pour ne pas montrer sa joie, il répondit avec une mélancolie si bien jouée qu’elle touchait au grand art.
— Ce serait un beau projet, digne en tout point du grand cœur d’une grande princesse mais, à mon grand regret je ne vois pas auprès du Roi de gentilhomme dont la naissance, les inclinations, le mérite ou la vertu soient assez grands pour répondre à tout ce que Votre Altesse est prête à faire pour lui. Songez qu’il deviendrait prince du sang, duc de Montpensier et d’une foule d’autres terres. C’est impossible.
Les yeux soudain illuminés, Mademoiselle ouvrait déjà la bouche pour donner une réponse qui aurait pu être fort explicite mais, à cet instant précis, la Reine, sortant de ses appartements, vint mettre un terme à cette passionnante conversation. Lauzun salua alors, disant qu’il aurait trop à dire sur un sujet aussi important et qu’il valait mieux remettre à un jour prochain la suite de l’entretien.
Mademoiselle n’en dormit pas de la nuit et dès le lendemain, après le dîner de la Reine, elle rechercha Lauzun, qu’elle trouva sombre et amer. Comme elle lui en demandait la raison, il répondit assez brusquement qu’il avait fait maintes réflexions sur l’intérêt qu’aurait Mademoiselle à prendre un époux.
— Évidemment, lui dit-il sans trop de galanterie, lorsque l’on est à votre âge, il faut se faire ou religieuse ou dévote, ou bien, habillée modestement, n’aller à rien sauf à l’Opéra une fois par hasard, à vêpres, au sermon, au salut, aux assemblées de pauvres et aux hôpitaux. Mariée, au contraire, on peut à tous les âges aller partout, on est habillée comme les autres pour plaire à son mari. Mais ce mari, pour vous, me paraît une chose bien difficile à trouver. S’il allait vous rendre malheureuse, j’aurais pris là en vous conseillant une lourde responsabilité.
Ce ton bourru ravit Mademoiselle plus encore que les amabilités de la veille car elle y vit la marque d’un tendre intérêt. Elle aurait bien voulu, à cet instant, pouvoir dire nettement au bien-aimé qu’il était l’élu de son cœur, mais elle avait en face de lui de vraies timidités de jeune fille.
Si seulement il voulait bien l’aider un peu. Ne fût-ce qu’en prenant, si peu que ce soit, le ton et les manières d’un amoureux et, surtout, laisser de côté cet encombrant respect, ce respect hors de saison dont, en vérité, la pauvre amoureuse n’avait que faire et qui l’agaçait prodigieusement !
Une si longue attente
Le jeu à la fois habile et cruel qu’avait entrepris Lauzun se poursuivit durant plusieurs mois. Le jeune démon jouait les coquettes.
Tour à tour aimable, presque tendre, puis tout à coup sombre et sentencieux comme un vieux grimoire, il semblait vouloir cacher quelque plaie secrète, mettant l’amoureuse princesse au supplice. En fait, il agissait en pêcheur adroit qui, sachant tenir au bout de sa ligne une belle pièce, la fatigue longuement pour user sa résistance et l’amener enfin à la berge, mais, bien sûr, en ménageant autant que possible ses propres forces pour vaincre sans peine ses derniers sursauts. Et ce qu’il cherchait à obtenir de Mademoiselle, c’était qu’elle trouvât suffisamment de force dans son amour pour oser l’imposer à tous, même au Roi.