Histoire du pied et autres fantaisies
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070136346
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Histoire du pied et autres fantaisies». Краткое содержание книги:
J'ai été, j'ai fait, j'ai possédé. Et un jour je ne serai plus rien. Pareil à ce wagon lancé à une vitesse inimaginable, incalculable, sans doute voisine de l'absolu, entre deux mondes, entre deux états. Et pas question qu'aucun d'entre nous retourne jamais à ses états, je veux dire à son passé, à ce qu'il, à ce qu'elle a aimé. Pour cela les visages sont figés, immobiles, parfois terreux, on dirait des masques de carton bouilli ou de vieux cuir, avec deux fentes par où bouge le regard, une étoile de vie accrochée au noir des prunelles. »
Watson se faisait tendre : « Tu verras, quand j’aurai gagné de l’argent, on pourra se payer tous les hôtels que tu voudras. » Maintenant, quand ils faisaient l’amour, elle n’avait plus mal. Elle se serrait contre lui, elle avait l’impression de boire sa chaleur. Elle venait avec son drap plié caché dans un sac en plastique, elle ne voulait pas laisser de taches. Elle ne se demandait jamais pourquoi c’était à elle de se soucier de cette question. L’amour, puis aller se laver à la salle de bains, et ensuite enlever le drap et le laver à la maison. Lui pouvait dormir, ou fumer tranquillement sa cigarette en regardant le plafond. C’était ainsi. Une fois, pourtant, elle lui a parlé de capotes, mais lui a haussé les épaules. « Pourquoi, t’as pas confiance en moi ? » Il a ajouté un peu après, avec une voix tendre : « Si j’étais malade, je ne serais pas allé avec toi, je t’aime trop pour ça. » Fatou n’a plus jamais reparlé de ça.
Elle n’avait plus de haine contre la vieille Isseu. Elle continuait à trimer au restaurant, mais ça lui était égal. Un jour, comme Isseu lui criait dessus, elle lui a répondu : « Tante, vous n’êtes qu’une vieille bique ! » Et la vieille est restée la bouche ouverte, elle a reculé, Fatou a lu la peur dans ses yeux, et elle s’est sentie forte.
Il y a eu ce coup de téléphone pour Watson, à la suite de quoi il est parti pour le sud en bus. Cela faisait trois ans qu’il n’avait pas revu sa mère, depuis que son père était mort. Lilah était un peu plus forte, elle avait vieilli, mais elle était toujours une belle femme, habillée avec coquetterie, les cheveux coiffés avec soin, mêlés à une tresse postiche décorée de verroterie. Elle vivait maintenant avec un grand bonhomme gros et large, qui gagnait beaucoup d’argent en travaillant aux douanes. La maison de M. Sauvy, c’était son nom, était spacieuse, moderne, climatisée dans le salon, au milieu d’un grand jardin entouré de barbelés. Dans la même maison vivait un garçon d’une vingtaine d’années, qui était le fils cadet de M. Sauvy, ses autres enfants étaient partis faire des études en France et en Allemagne. Watson était plein d’amertume et de colère rentrée en pensant à la vie qu’il avait vécue depuis la mort de son père, pendant que sa mère se la coulait douce ici. Mais son orgueil, ou peut-être la prudence, l’a empêché de montrer ses sentiments. Ils ont parlé de sa vie sur l’île, avec sa tante. Lilah semblait inquiète, elle posait des questions. De quel droit ? Est-ce qu’elle s’était souciée de lui quand elle était partie vivre avec un homme ? Si elle avait donné un peu d’argent, ou simplement un coup de téléphone, est-ce qu’il aurait rêvé d’aller de l’autre côté ? Watson est resté évasif. Tout allait bien, il avait des projets, il travaillait dans cet hôtel. Il a dit aussi qu’il partirait bientôt, là-bas, dès qu’il aurait un visa. M. Sauvy a voulu s’en mêler : « Un visa ? Ça m’étonnerait, ils ne donnent pas les visas comme ça, il faut les moyens de vivre, un contrat. » Il le savait bien, ses fils en France, en Allemagne. « J’économiserai ce qu’il faudra, je peux faire ça comme tout le monde, non ? » Il s’est mis à détester cet homme, arrogant, si fier de son argent, de ses fils qui faisaient des études, leurs visas, leur vie facile. Il a détesté sa mère d’être avec lui, avec eux. Il est parti très vite.
Dans le jardin, en l’embrassant, Lilah lui a donné une liasse de billets. Et parce qu’il la détestait, il a pris l’argent sans dire merci. Il était assez content de lire l’inquiétude sur son visage. S’il avait pu, il aurait crié, gueulé, pour la voir s’affaisser, ses coins de bouche devenir amers comme ceux d’une vieille. Crier : « Je vais payer un passeur, je vais prendre la pirogue sur la mer immense, pour Barsa, pour la mort ! Je ne reviendrai jamais, jamais, même quand tu mourras, je ne reviendrai pas te voir ! » Peut-être que les mots qu’il pensait s’échappaient de sa gorge en silence, parce que Lilah s’est tassée sur les marches de l’escalier, elle s’est mise à pleurer, pas à grands cris comme la vieille Isseu, mais en geignant comme une petite fille, en essuyant son Rimmel avec un mouchoir en papier, et ses cheveux postiches tombaient de côté comme une oreille de chien.
La pirogue est très longue, très belle. Effilée comme une fusée. C’est une plaisanterie des passeurs : « Avec celle-là, tu pars pour la lune, mon vieux. » Eux ne sont pas du voyage. Ils se contentent d’amener les clients, de prendre l’argent, et d’en donner une part au pilote. « Pas de papiers, rien pour qu’on vous reconnaisse, vous êtes du Mali, comme ça pas question de vous ramener en bateau, vous ne connaissez personne, vous allez à Barsa, et après en Allemagne, vous avez un parent qui vous attend là-bas, vous ne savez pas à qui appartient la pirogue, vous ne savez pas comment s’appelle le pilote, vous ne savez pas comment je m’appelle. »
L’argent, c’est Lilah qui l’a donné. Et aussi la vieille Isseu, mais elle n’était pas au courant. Un après-midi qu’elle dormait comme une souche, Fatou s’est glissée dans sa chambre et elle a pris l’argent que la vieille gardait dans une boîte à biscuits sous son lit. Watson a fait comme s’il avait des scrupules : « Tu es sûre ? Je ne sais pas quand je pourrai te le rendre. » La jeune fille a eu un regard sombre. « Mais tu reviendras ? » Il a promis tout ce qu’elle voulait entendre, il a dit des mots d’amour. Le soir avant son départ, ils ont osé aller à l’hôtel pour la nuit. Ils n’ont pas allumé les lampes pour ne pas alerter la patronne. C’était la chambre du haut, celle où ils étaient allés la première fois. Il faisait très chaud, il n’y avait pas d’air, et pas question d’allumer le climatiseur. Ils ont fait l’amour plusieurs fois, chaque fois que Watson s’endormait, Fatou se serrait contre lui : « On recommence ? » Un peu avant l’aube ils se sont séparés, Watson est allé chercher son sac chez sa sœur, mais Fatou n’est pas retournée tout de suite chez elle. Les ordures pouvaient attendre. Elle a retrouvé Watson au débarcadère, elle a attendu avec lui la première chaloupe. Le soleil se levait du côté de la ville, déjà la rumeur des autos arrivait dans le vent. La foule se pressait pour monter à bord de la chaloupe, et Fatou l’a regardée s’éloigner sans bouger. Elle était ankylosée, elle ne sentait rien encore.
Pendant trois jours, Watson a attendu sur les quais, à Saint-Louis. La mer était mauvaise, ou alors il manquait des passagers, ou bien la police maritime patrouillait. Le matin, il marchait le long des quais, il regardait les bateaux. Il portait un sac en plastique contenant quelques affaires, juste un savon, un rasoir, des cigarettes, un paquet de biscottes, une paire de baskets neuves. Sur les quais, il pouvait reconnaître ceux qui devaient partir, ils avaient le même sac en plastique, et cette façon de marcher, un peu penchés, cette façon de détourner le regard, de se cacher derrière leurs fausses Ray-Ban.
Sur les quais se presse la foule, des pêcheurs, des femmes qui portent des fardeaux, des enfants à la recherche de quelque chose à grignoter, ou bien qui jouent au foot contre un mur. Des bateaux de pêche sont des maisons, entre les mâts on a tendu des cordes pour faire sécher le linge, dans les coins des vieilles font frire des beignets. Watson n’a rien mangé depuis qu’il a quitté l’île, juste quelques biscuits, une orange achetée au marché. Il s’est assis sur le bord du quai, il regarde le bras de mer qui brille entre les pirogues. Des touristes se promènent, prennent les enfants en photo. Watson pense qu’il n’y a pas longtemps il aurait essayé de leur soutirer un peu d’argent, il leur aurait parlé en anglais, pour leur proposer ses services comme guide dans une ville qu’il ne connaît pas. Mais à présent, il se sent différent, comme s’il était déjà loin, un étranger. Il pense à Fatou, est-ce qu’elle regarde la mer, elle aussi, est-ce qu’elle pense à la mort ?