Le sabotage amoureux
- Автор: Nothomb Amelie
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le sabotage amoureux». Краткое содержание книги:
Par cette juxtaposition éphémère de vide et de plein, San Li Tun prenait des allures d'estampe.
On se serait presque cru en Chine.
Dix heures plus tard, la contamination s'inversait. Le béton déteignait sur la neige, la laideur déteignait sur la beauté.
Et tout rentrait dans l'ordre.
Les nouvelles neiges n'y changeaient rien. Il est frappant de constater combien la laideur est toujours la plus forte: ainsi, à peine les flocons neufs atterrissaient-ils sur le sol pékinois qu'ils devenaient hideux.
Je n'aime pas les métaphores. Aussi ne dirai-je pas que la neige citadine est une métaphore de la vie. Je ne le dirai pas parce que ce n'est pas nécessaire: tout le monde l'a compris.
Un jour, j'écrirai un bouquin qui s'appellera Neige de ville. Ce sera le livre le plus triste de l'histoire des livres. Mais non, je ne l'écrirai pas. A quoi sert-il de raconter des horreurs que personne n'ignore?
Alors, autant s'en débarrasser une fois pour toutes: qu'une chose aussi ravissante, aussi feutrée, aussi douce, aussi tournoyante, aussi légère que la neige puisse se transformer si vite en son contraire – un fatras gris, collant, figé, pesant, rugueux – est une saloperie dont je ne me remets pas.
A Pékin, je détestais l'hiver. Faire sauter à coups de pioche et de racloir l'épaisse couche de neige gelée qui immobilisait le ghetto me déplaisait foncièrement.
Et les autres enfants réquisitionnés pensaient comme moi.
La guerre était suspendue jusqu'au dégel – ce qui peut paraître paradoxal.
Pour nous dédommager de ces travaux de terrassement, les adultes nous emmenaient patiner le dimanche au lac du Palais d'Eté: ces expéditions me semblaient trop belles pour être vraies. L'immense eau gelée qui réfléchissait la lumière boréale et qui hurlait des bruits terribles sous les patins me mettait dans une telle extase que j'attrapais des maux de tête. Je n'avais pas de défense immunitaire contre la beauté.
Les autres jours, dès que nous rentrions de l'école, pelles et pioches.
Tous les enfants y étaient collés.
A deux exceptions près, et non des moindres: les très précieux Claudio et Elena.
Leur mère avait décrété que ses petits étaient trop fragiles pour une si rude besogne.
Dans le cas de la belle, il n'y eut aucune protestation.
Mais l'exemption du grand frère accrut encore sa remarquable impopularité.
Emballée dans un vieux manteau et une chapka chinoise en peau de chèvre, je m'évertuais à faire sauter la glace. Comme San Li Tun ressemblait à s'y méprendre à un pénitencier, j'avais l'impression d'être condamnée aux travaux forcés.
Plus tard, quand je serais Prix Nobel de médecine ou martyre, je raconterais que, suite à des faits d'armes, j'avais purgé une peine au bagne de Pékin.
Il ne me manquait plus qu'un boulet.
Apparition: une délicate créature vêtue d'une cape blanche vint au-devant de moi. Ses très longs cheveux noirs lâchés sortaient d'un petit béret de feutre blanc.
Elle était si belle que je crus défaillir, ce qui eût été une solution avantageuse.
Mais la consigne n'avait pas changé. Je fis semblant de ne pas l'avoir vue et je donnai un grand coup de pioche dans la neige gelée.
– Je m'ennuie. Viens jouer avec moi.
Elle avait vraiment une voix d'hermine.
– Tu ne vois pas que j'ai du travail? répondis-je, aussi désagréable que possible.
– Il y a bien assez d'autres enfants pour le faire, dit-elle en désignant la multitude de gosses qui sarclaient la glace autour de moi.
– Je ne suis pas une sainte-nitouche, moi. J'aurais honte de ne rien faire.
J'avais surtout honte de dire une chose pareille, mais c'était la consigne.
Silence. Je repris le dur labeur.
Elena réussit alors un coup de théâtre.
– Donne-moi la pioche, dit-elle.
Eberluée, je la regardai sans rien dire.
Elle s'empara de mon outil, le hissa en l'air au prix d'un effort pathétique et le cala sur le sol. Puis elle fit mine de recommencer.
Il me semblait n'avoir jamais vu sacrilège aussi insoutenable.
Je lui arrachai l'instrument et lui ordonnai d'une voix très dure:
– Non! Pas toi!
– Pourquoi? demanda l'hermine avec une expression angélique.
Je ne répondis rien et je piochai, le nez par terre. Ma bien-aimée s'en alla à pas lents, très consciente d'avoir marqué un point.
L'école rendait la guerre encore plus cathartique.
La guerre servait à démolir l'ennemi, et donc à ne pas se démolir soi-même.
L'école servait à régler ses comptes avec les Alliés.
Ainsi, la guerre servait à vidanger l'agressivité sécrétée par la vie.
Et l'école servait à épurer l'agressivité sécrétée par la guerre.
Moyennant quoi, nous étions très heureux.
Mais l'affaire Werner provoqua des remous parmi les adultes.
Les parents d'Allemagne de l'Est firent savoir aux parents des Alliés que cette fois, leurs enfants étaient allés trop loin.
Puisqu'ils ne pouvaient exiger le châtiment des coupables, ils réclamaient l'armistice. Faute de quoi s'ensuivraient «des représailles diplomatiques».
Nos parents leur donnèrent raison immédiatement. Nous eûmes honte pour eux.
Une délégation adulte vint admonester nos généraux. Elle allégua que la guerre froide n'était pas compatible avec notre guerre brûlante. Il fallait arrêter.
Il n'y avait pas de discussion possible. C'étaient les parents qui possédaient la nourriture, les lits et les voitures. Pas moyen de désobéir.
Nos généraux eurent néanmoins le cran de faire valoir que nous avions besoin d'ennemis.
– Pourquoi?
– Mais pour la guerre!
Nous n'en revenions pas que l'on pût poser une question aussi tautologique.
– Vous avez vraiment besoin de guerre? demandèrent les adultes avec un air accablé.
Nous comprîmes à quel point ils étaient dégénérés et nous ne répondîmes pas.
De toute façon, aussi longtemps que durerait le gel, les hostilités seraient suspendues.
Les parents crurent que nous avions signé l'armistice. En fait, nous attendions la débâcle.
L'hiver fut une épreuve.
Epreuve pour les Chinois qui crevaient de froid – ce qui, il faut l'avouer, ne préoccupait pas les enfants de San Li Tun.
Epreuve pour les enfants de San Li Tun condamnés à piocher la glace du ghetto pendant leur temps libre.
Epreuve pour notre agressivité contenue jusqu'au printemps: la guerre nous apparaissait comme un Graal. Mais la couche de neige gelée à déblayer augmentait chaque nuit et nous avions l'impression de nous éloigner du mois de mars. On eût pu croire que piocher assouvissait notre soif de violence: au contraire. C'était de l'huile sur le feu. Certains blocs de glace étaient si durs que, pour nous donner plus de force, nous imaginions que nous abattions les pics sur de la chair allemande.
Epreuve pour moi, enfin, sur tous les fronts de mon amour. Je respectais la consigne à la lettre et j'étais vis-à-vis d'Elena aussi froide que cet hiver pékinois.
Or, plus je collais à la consigne, plus la petite Italienne me couvait de son grand regard tendre. Oui, tendre. Je n'eusse jamais imaginé qu'elle pût avoir cette expression un jour. Et pour moi!
Je ne pouvais pas savoir qu'elle et moi appartenions à deux espèces différentes. Elena faisait partie de ceux qui aiment davantage quand on leur bat froid. Moi, c'était le contraire: plus je me sentais aimée, plus j'aimais.
Certes, je n'avais pas attendu que la belle me regardât avec tendresse pour tomber amoureuse d'elle. Mais ses nouvelles dispositions à mon endroit décuplaient ma passion.
Et j'en arrivais à délirer d'amour. La nuit, dans mon lit, je revoyais les yeux doux qui m'avaient caressée et j'atteignais un état hybride, mi-tremblement mi-pâmoison.
Je me demandais ce que j'attendais pour céder. Je ne doutais plus de son amour. Il ne me restait qu'à y répondre.
Je n'osais pas. Je sentais que ma passion avait pris des proportions formidables. La déclarer m'entraînerait très loin: il y faudrait plus que du langage, il y faudrait cet au-delà devant lequel j'étais démunie à force de ne pas comprendre – à force d'entrevoir sans comprendre.
Et je m'en tenais à la consigne qui était de plus en plus pénible, mais dont le mode d'emploi ne posait pas mystère.
Et les œillades d'Elena se faisaient de plus en plus insistantes, de plus en plus déchirantes, car moins un visage est conçu pour la douceur, plus sa douceur sera confondante – et la douceur de ses yeux sagittaires et la douceur de sa bouche de peste me congestionnaient.
Du coup, j'éprouvais le besoin de me blinder davantage, et je devenais glaciale et coupante comme la grêle – et le regard de la belle se veloutait de tendresse aimante.
C'était insoutenable.
Comble de cruauté, la neige.
La neige, qui avait beau être laide et grise comme la Cité des Ventilateurs, n'en était pas moins de la neige.
La neige, dans laquelle mes tâtonnements analphabètes avaient vu l'image de l'amour par excellence, ce qui n'était certainement pas gratuit.
La neige, pas innocente du tout sous sa béatitude candide.
La neige, où je lisais des questions qui me donnaient très chaud et puis très froid.
La neige, sale et dure, que je finissais par manger dans l'espoir d'y trouver une réponse, en vain.
La neige, eau éclatée, sable de gel, sel non pas de la terre, mais du ciel, sel non salé, au goût de silex, à la texture de gemme pilée, au parfum de froidure, pigment du blanc, seule couleur qui tombe des nuages.
La neige qui amortit tout – les bruits, les chutes, le temps – pour mieux mettre en valeur les choses éternelles et immuables comme le sang, la lumière, les illusions.
La neige, premier papier de l'Histoire, sur lequel furent écrites tant de traces de pas, tant de poursuites sans merci, la neige qui fut donc le premier genre littéraire, immense livre à fleur de terre où il n'était question que de pistes de chasse ou de l'itinéraire de son ennemi, sorte d'épopée géographique qui donnait au moindre signe une valeur d'énigme – ce pied-là était-il celui de son frère ou du meurtrier de son frère?