Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]
- Автор: Фармер Филип Хосе
- Год: 1979
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00134-6
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
— Si vous comparez bien les dimensions intérieure et extérieure de nos graals, intervint Monat, vous constaterez qu’il y a une différence de cinq centimètres environ. La double paroi est assez large pour abriter un circuit molaire capable de convertir l’énergie en matière. L’énergie, apparemment, est fournie au moment où la flamme bleue s’élève du rocher. En plus du convertisseur énergie-matière, les graals doivent contenir des moules, ou gabarits molaires, dont le rôle est de répartir la matière en différents assemblages d’éléments et de constituants. Je n’invente rien, car nous possédions un convertisseur analogue sur ma planète natale. Mais rien d’aussi miniaturisé que celui-ci, je vous assure.
— Sur la Terre également, dit Frigate, les savants ont synthétisé du fer avec de l’énergie pure avant 2002. Mais le procédé était complexe et coûteux, et le rendement presque microscopique.
— Parfait, dit Burton. Pour nous, en tout cas, tout est gratuit. Du moins, jusqu’à présent…
Il resta quelques instants silencieux. Il pensait au rêve qu’il avait fait avant son réveil. Tu dois payer, avait dit Dieu. Tu me dois le prix de la chair.
Quelle était la signification de tout cela ? En s’éteignant à Trieste, en 1890, dans les bras de sa femme, il avait demandé… quoi donc ? Un peu de chloroforme ? Quelque chose. Il ne se rappelait pas quoi. Puis l’oubli s’était emparé de lui. Il s’était réveillé ensuite dans cet endroit cauchemardesque où il avait vu des choses qui n’étaient ni sur Terre ni, à sa connaissance, sur cette étrange planète où ils étaient descendus. Mais cette vision-là n’avait pas été un rêve.
8.
Après avoir fini de manger, ils rangèrent les récipients vides à l’intérieur des graals. Comme il n’y avait pas d’eau à proximité, il leur faudrait attendre le matin pour faire la vaisselle. Cependant, Frigate et Kazz avaient fabriqué plusieurs récipients avec des sections de bambou géant et l’Américain s’était porté volontaire, si quelqu’un voulait l’accompagner, pour aller les remplir au fleuve.
Burton se demandait ce qui avait poussé Frigate à proposer ainsi ses services. Mais il crut comprendre en regardant Alice. Apparemment, Frigate ressentait le besoin de trouver une âme sœur et avait tout naturellement assumé que le choix d’Alice se porterait sur lui, Burton. Quant aux autres femmes du groupe, Tucci, Nalini, Capone et Fiorri, elles avaient déjà respectivement choisi Galeazzi, Brontich, Rocco et Giunta. Babich avait disparu, sans doute poussé par les mêmes motifs que Frigate.
Monat et Kazz acceptèrent d’accompagner Frigate. Le ciel s’était insensiblement piqueté d’immenses traînées d’étincelles séparées par des masses de lumière laiteuse. Le spectacle de ces agrégats d’étoiles, dont certaines étaient si grosses qu’on eût dit des morceaux de lune éclatée, l’éclat des nébuleuses, tout cela les emplissait d’un respect ému et leur donnait l’impression d’être des créatures pitoyablement microscopiques et défectueuses.
Etendu sur le dos au creux d’un lit de feuilles, Burton savourait un excellent panatela dont il tirait de voluptueuses bouffées. Dans le Londres de son époque, un tel cigare aurait coûté au moins un shilling. Il ne se sentait plus à présent aussi minuscule et indigne que tout à l’heure. Les étoiles, après tout, n’étaient que de la matière inanimée, alors qu’il était vivant. Aucune étoile ne connaîtrait jamais la délicieuse sensation de fumer un cigare de prix. Ni l’extase d’étreindre un corps de femme aux formes rondes et à la peau soyeuse.
De l’autre côté du feu, les Triestins étaient couchés dans l’ombre et les herbes hautes. L’alcool leur avait ôté leurs inhibitions. Sans doute aussi la joie de se sentir vivants et jeunes leur donnait-elle un sentiment de liberté retrouvée. Ils gloussaient et riaient et se roulaient dans l’herbe en s’embrassant bruyamment. Puis, couple par couple, ils se retirèrent dans l’obscurité, ou du moins devinrent plus discrets.
La fillette s’était endormie aux côtés d’Alice. Les flammes faisaient danser des reflets sur le beau visage aristocratique, le crâne lisse, les seins splendides et les cuisses galbées de la jeune femme. Burton eut soudain conscience qu’aucune partie de lui n’avait échappé à la revitalisation. Il n’était plus du tout le vieillard qui, durant les seize dernières années de sa vie, avait payé un si lourd tribut aux innombrables fièvres et maladies qui l’avaient desséché au cours de ses séjours dans les pays tropicaux. Il se sentait jeune comme avant, débordant de vigueur et en proie au démon familier qui exigeait d’être assouvi. En bref, il était en état de résurrection.
L’ennui, c’était qu’il lui avait donné sa protection. Il ne pouvait rien faire ni rien dire qu’elle pût interpréter comme une tentative de séduction.
Mais après tout, elle n’était pas la seule femme au monde. En fait, toutes les femmes du monde étaient, sinon à sa disposition, du moins à portée de sa main. Si toutes celles qui étaient mortes sur la Terre avaient ressuscité sur cette planète, elle n’était qu’une femme parmi des milliards (plus exactement trente-six, à supposer que les estimations de Frigate fussent correctes). Mais il n’y avait, naturellement, aucun moyen de vérifier cela pour l’instant.
Le plus embêtant, dans tout ça, c’était qu’Alice était la seule disponible dans l’immédiat. Il ne pouvait pas se lever et s’éloigner dans la nuit à la recherche d’une autre partenaire, car c’eût été les laisser, elle et l’enfant, sans protection. Elle ne devait pas se sentir en sécurité à proximité de Kazz et de Monat. Il comprenait parfaitement cela. Ils avaient un aspect tellement repoussant ! Il ne pouvait pas non plus compter sur Frigate – s’il revenait cette nuit, ce qui était douteux – car pour l’instant l’Américain était quantité inconnue.
Il éclata de rire tout haut en considérant sa situation. Il décida que, pour ce soir, il resterait bien élevé. Cette pensée déclencha aussitôt une nouvelle cascade de rire bruyant. Il ne cessa que quand Alice lui demanda s’il se sentait en forme pour rire ainsi tout seul.
— Plus que vous ne l’imaginez, dit-il en se tournant de l’autre côté. Il plongea la main dans son graal pour en sortir le dernier article : une tablette qui ressemblait à de la gomme à mâcher. Avant de s’en aller, Frigate avait fait remarquer que leurs bienfaiteurs inconnus devaient être des Américains pour avoir songé à leur fournir du chewing-gum.
Après avoir écrasé le mégot de son panatela, Burton mit la tablette dans sa bouche.
— Le goût est étrange mais délicieux, dit-il. Avez-vous essayé la vôtre ?
— Je suis tentée, mais j’imagine que je ressemblerais à une vache en train de ruminer.
— Vous devriez oublier un peu que vous êtes une « lady », fit Burton. Croyez-vous que des êtres qui ont le pouvoir de vous ressusciter puissent faire preuve d’un goût vulgaire ?
— Comment savoir ? répondit Alice en souriant légèrement.
Elle mit la tablette de gomme dans sa bouche. Pendant quelques instants, ils mâchèrent en silence en s’observant de part et d’autre du feu, bien qu’elle parût incapable de le regarder dans les yeux plus de quelques secondes à la suite.
— Frigate prétend qu’il vous connaît, déclara enfin Burton. Ou plutôt, qu’il a entendu parler de vous. Serait-il indiscret de vous demander qui vous êtes exactement ?
— Il ne peut y avoir de secrets entre les morts, répliqua-t-elle d’une voix enjouée. Ni parmi les ex-morts, d’ailleurs.