Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
M. Mathieu fixait sur elle son regard, brillant et froid comme un reflet de cristal. Elle s’appuya à l’une des colonnes de son lit. Sa pose abandonnée et découragée formait un étrange contraste avec sa toilette éblouissante et les richesses qui l’entouraient. Elle avait cet œil inquiet de la créature aux abois. La paupière de M. Mathieu se baissa. Il n’avait pas pitié pourtant, car son accent glacé se fit entendre de nouveau, disant:
– Je suis ici pour le remplacer, et il faut m’écouter, madame.
– Parlez-moi de lui! supplia-t-elle.
– Dans cette maison, dit M. Mathieu, au lieu de répondre, vous êtes entourée d’événements qui vont, qui se pressent et vous enveloppent. Tous ceux que vous aimez sont menacés…
– Je n’aime que lui, balbutia Julie, qui s’affaissa sur l’édredon en tordant ses mains. Elle se reprit avec une sorte d’horreur et sanglota:
– Oh! mes enfants! mes enfants! mon Michel qui est son fils! ma petite Blanche chérie!
Ses doigts vibraient, sa voix se déchirait. Pourtant, elle ajouta, étreinte par une passion dont la peinture nous fait peur:
– Je vous en prie, parlez-moi de lui!
Le regard métallique de Trois-Pattes glissa entre ses paupières comme un rayon tranchant et rapide. La pâleur de ses traits changeait de ton et un cercle profond s’estompait au-dessous de ses yeux.
– Vous lui aviez dit, prononça-t-il à voix basse: «Il n’y a au monde que toi pour moi. La toute-puissance elle-même ne pourrait me donner à un autre qu’à toi…»
Elle se leva toute droite, du fond de son affaissement. Sa beauté voilée se ralluma comme un incendie. Elle fit un pas: toute son âme était dans ses yeux.
Mais son regard se choqua contre ce masque morne, plus inerte qu’une pierre. Comment cet homme savait-il? Julie dévorait l’énigme insoluble.
C’était une lionne. Son sein battait superbement; le sang, rappelé avec violence, brûlait d’un rouge vif les contours de sa joue; ses cheveux, dénoués par un de ces robustes mouvements qui échappent à la passion, ondoyaient en tumulte sur sa gorge et sur ses épaules. Elle cherchait. Depuis que les savants cherchent, il n’y eut jamais dans la science de regard si puissant que le sien. Mais jamais, non plus, jamais, devant un regard, il n’y eut de médaille plus muette.
Rien. Nulle trace. André avait-il raconté à ce bizarre confident les intimes secrets de sa torture? Les fenêtres de la chambre à coucher donnaient sur la cour, où, depuis longtemps, le va-et-vient des voitures avaient cessé. Un son d’orgue se tut, une voix éclata:
– Lanterne magique! pièce curieuse!
C’était la seconde fois. Le regard de M. Mathieu se tourna vers la pendule. Il prononça d’un ton dur:
– Dans dix minutes, il faut que tout soit fini entre nous, madame!
Ces paroles allaient contre la volonté de celui qui les prononçait; elles n’étaient point d’un envoyé, mais d’un maître. Julie n’entendait, Julie ne comprenait des choses que le côté qui flattait la folie de son espoir. Elle fit encore un pas, mais son regard inquisiteur, quittant ce visage, effrayant d’immobilité, interrogea le buste, puis les jambes. André, pour elle, était la force; quand elle fermait les yeux, elle voyait la vaillante statue de la jeunesse.
Une angoisse aiguë se retourna dans son cœur, et sa poitrine rendit un gémissement. Ce n’était pas lui! Elle ne voulait plus que ce fût lui! Elle s’arrêta et retomba dans sa stupeur. Elle fut obligée de s’accouder au marbre de la cheminée, parce que la mosaïque du parquet tournoyait sous ses pieds, et sa pauvre tête lourde s’affaissa dans ses mains.
Là-bas, dans le salon, elle avait dépensé tant d’héroïsme à sourire! Pendant qu’elle restait ainsi atterrée et brisée, les paupières de Trois-Pattes encore une fois s’entrouvrirent.
– M’écoutez-vous? demanda-t-il brusquement.
Le corps de la baronne eut un ressaut.
Elle ne répondit pas. Elle avait entendu, pourtant, et compris. Elle songeait: «Parfois, ces excès de rudesse servent de voile à une immense pitié qui craint de se trahir…» Le roman est le dernier refuge des condamnés.
– Je dois partir demain, s’écria-t-elle. Je veux le voir cette nuit. Je risquerais ma vie pour le voir, ne fût-ce qu’un instant. Où est-il? J’irai.
Les sourcils de M. Mathieu se froncèrent. Elle lui sourit comme les enfants qui veulent conjurer un courroux avec une caresse.
– Je sais, je sais, dit-elle doucement, vous avez hâte. Vous n’êtes pas venu pour moi. Il ne m’aime plus, et n’est-ce pas là une juste peine? Mais vous êtes bon, puisqu’il vous a dit son secret. Devinez-vous comme je souffre? Monsieur… pauvre monsieur… allez! vous n’avez pas besoin de dix minutes pour me parler comme on commande à une esclave. Vous venez de sa part: tout ce que vous voudrez, je le ferai…
– Il n’y a plus que cinq minutes, dit l’estropié, dont la voix rude avait des intonations plus rauques.
– C’est trop pour obéir, fit-elle, abandonnant l’appui de la cheminée, chancelante qu’elle était. Pour dire un mot il ne faut qu’une seconde. Et pour parler de lui, moi, je n’ai plus que cet instant si court! Oh! regardez-moi, j’ai les mains jointes! S’il me voyait, il aurait grand-pitié… J’ai été folle, tout à l’heure… un instant, j’ai cru que c’était vous… J’ai demandé à mon cœur ce qu’il aurait d’adoration pour lui ainsi brisé, torturé, terrassé… comme vous l’êtes… pauvre monsieur…
Elle ne marchait pas, et cependant la distance diminuait entre eux. Et certes, il y avait ici un fait inexplicable. La rudesse de cet homme avait porté à faux constamment. Pourquoi ne prononçait-il pas le mot qui devait trancher l’entretien?
Là-bas, dans l’antre de Lecoq, il s’était vanté d’aimer les femmes. Et Lecoq avait souri en philosophe qui regarde tranquillement les plus hideuses excentricités. Sommes-nous en présence d’un satyre ou d’un vampire, buvant le sang d’une agonie? Certains auraient cru cela, car de mystérieux tressaillements trahissaient la vie dans cette masse de chair pétrifiée.
– Pauvre monsieur… poursuivait Julie, plus brisé, plus broyé encore que vous ne l’êtes… et mon cœur répondait: je l’aimerais ainsi… je l’aimerais cent fois, mille fois plus que la parole ne sait le dire… Ayez compassion, je suis folle sans doute… et je parle malgré moi… j’ai pensé à tout, même à l’échafaud! Je l’aimerais sur l’échafaud! Je l’aimerais victime… Je l’aimerais bourreau!
Ce dernier mot jaillit de ses lèvres frémissantes comme le cri d’une idolâtrie suprême. La respiration de l’estropié devint courte, mais il ne bougea pas.
Julie reprit, rejetant en arrière à pleines mains le voile importun de sa chevelure:
– Je suis belle; Dieu m’a gardé cela pour lui. Si vous saviez comme il m’aimait autrefois. Moi… Oh! j’ignorais mon propre cœur… C’était lui qui m’avait dit: «Ne va pas en prison…» Maintenant, s’il me disait: «Ne viens pas en enfer!…» Vos yeux ont brillé! s’interrompit-elle avec un éclat de joie… Si c’était vous!… Mais non… vous auriez pitié!
Elle se pencha comme si une force irrésistible l’eût attirée. Il rouvrit ses yeux tout grands: deux prunelles glacées, puis la paupière retomba bientôt, pendant qu’il disait: «Le temps passe!»