La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Les mots qui tombèrent de sa bouche eurent comme une résonance éternelle.
– Regardez ! Voici une femme folle au service d'un dieu fou. Et cela est de valeur.,. Elle est folle mais elle est fidèle à son dieu, qui a dit cette parole insensée : « Pardonnez à vos ennemis. » Une femme aussi folle que son dieu : la voici. Elle, au moins, son cœur est droit et elle va son chemin sans bifurquer. Elle a sauvé l'Anglais malade et l'Iroquois blessé, le pirate français abattu, et la Robe Noire mourante. Et elle vient crier : « Rends-lui la vie ! Rends-lui la vie... »
Sa pose changea quelque peu, les mouvements de son bras se firent à la fois accusateurs et lyriques.
– Oui, tu es bien cela... Tu ne dévies pas de ta route, Kawa, étoile fixe, et que pouvons-nous contre l'étoile qui est placée au centre du ciel et montre toujours la même direction ?... La suivre ! Dans la nuit de nos âmes, dans la nuit de nos cœurs... Ah ! Tu brilles, et tu nous égares pourtant...
– Je ne vous égare pas.
– Si !... tu m'as trompé. Je te l'ai envoyé pour que tu l'achèves.
– Non ! Tu savais que je ne l'achèverais pas... La preuve en est, c'est que tu lui as dit, avant de l'envoyer : « Je reviendrai te chercher et je dévorerai ton cœur. »
Le chef des Mohawks se permit un bref éclat de rire.
– Je voulais savoir que tu étais bien cela, l'étoile fixe.
– Donc, tu savais que je l'épargnerais. Alors, cesse de finasser avec moi, Outtaké. Tu m'as donné sa vie une fois. Tu peux bien la donner une seconde fois.
Le chef des Cinq-Nations se remit à aller et venir de long en large comme un fauve.
– Bien ! Je te donnerai sa vie ! Je ne veux pas que tu sois bafouée pour avoir respecté les préceptes fous de ton Dieu fou, déclara-t-il.
Sur un signe de lui, un jeune guerrier s'avança et trancha les liens qui retenaient le prisonnier. Mais, malgré ses liens rompus, il resta debout, immobile.
Voyait-il encore ceux qui s'agitaient autour de lui sur cette Terre ?
Cependant, l'ordre d'Outtaké de le délivrer, et sa mise à exécution qui avait suivi, avaient provoqué la colère de ceux qui participaient au supplice, et qui, installés autour du foyer, préparaient avec l'application et le sérieux d'ouvriers consciencieux leurs outils à faire souffrir.
L'un d'eux nommé Hiyatgou se précipita dans l'arène. S'il était difficile de suivre son discours débité dans son dialecte volubile, sa fureur visible et ses gestes outranciers le rendaient explicite.
Comme ses associés présents, il n'admettait pas de se voir frustré d'une noble et difficile tâche, celle de faire mourir à petit feu un ennemi honni – et à peine le supplice était-il commencé qu'on le leur retirait des mains – tâche pour laquelle il était reconnu, lui Hiyatgou, fort et habile et dont l'exécution lui procurait intenses sensations, fierté et satisfaction. S'y ajoutait celle de la vengeance ayant trouvé enfin l'objet sur lequel assouvir ce brûlant sentiment de revanche qui, sans l'éteindre complètement, ni effacer le deuil dont l'ombre couvrirait à jamais l'esprit d'Hiyatgou, au souvenir de ses enfants, de sa femme, de ses guerriers, morts sur les remparts de sa ville de Onondagua ou dans les flammes de ces longues maisons incendiées, mettrait un baume apaisant sur ses ressentiments les plus vifs, sachant qu'il offrait aux mannes des siens disparus la douleur multipliée de celui qui avait causé, par ses enseignements fanatiques, ses appels à la guerre contre l'Iroquois qu'entendaient si volontiers ces traîtres de Hurons et ces putois d'Algonquins, ennemis héréditaires, et qui, pour tous ces crimes, ne tarderaient pas à payer, eux aussi qui avaient causé par ses ordres le départ des siens, si atroce et si immérité et prématuré, vers les terres de chasse du Grand Esprit. Fallait-il lui rendre la vie pour qu'il vienne les détruire encore ?
Sa tirade véhémente souleva une approbation générale de la part des Iroquois présents, qui se traduisit par un sourd grondement si profond et prolongé qu'il eût pu faire croire à l'approche de l'orage si le ciel n'avait été si pur et si bleu.
Hiyatgou, devinant qu'il tenait la situation en mains, prit à parti Outtaké, de façon plus directe.
– Il n'y a pas de chef suprême parmi nous, Outtaké. S'il y en avait un, il serait choisi parmi les Onondaguas, dont je fais partie, et non parmi les Mohawks. Tu déroges aux principes de la Ligue iroquoise. Tu n'as pas le droit de nous ôter le gibier, à nous qui avons participé à la chasse.
– Ce n'est pas un gibier mais mon ennemi, rétorqua Outtaké sans se démonter. Seul, j'ai pâti de lui, dans ma jeunesse, quand je fus enlevé et emmené de l'autre côté de l'océan pour pagayer sur les grands canots, les galères du roi de France. Et depuis mon retour, je vous ai toujours défendus de ses embûches. Le Conseil m'a mis à la tête de ce qui restait de nos peuples. Ne commence pas à l'oublier, dès que le danger s'est éloigné par l'effet de mes ruses et de mes injonctions.
Un autre grondement s'éleva, mais cette fois, Hiyatgou, qui ne s'était pas fait trop d'illusions, connaissant son adversaire, sut discerner que l'approbation allait aux paroles d'Outtaké.
– Soit ! Rends-le-lui, cria-t-il avec rage. Mais il ne sera pas dit que je n'en aurai rien !
Sa manœuvre fut trop prompte.
D'un bond, il sautait sur le prisonnier, toujours debout contre le poteau du supplice. Empoignant sa chevelure, il incisait d'une lame aiguisée le haut du front et tirait. Un cri sortant de toutes les bouches souligna son acte imprévu et cruel.
Hiyatgou, triomphant, s'écarta.
Insensible à l'indignation et à la colère qu'il provoquait, il se mit à pousser des hurlements de dérision, coupés d'imitation de cantiques chrétiens. Et, balançant son trophée comme un encensoir ou un goupillon, il aspergeait l'herbe de sang autour de lui.
Le jésuite restait debout. De son crâne scalpé, le sang coulait sur son visage en mille ruisselets aveuglants. Un guerrier le poussa en avant à l'épaule, mais malgré la bourrade, il ne tombait toujours pas.
Quand, à deux, le prenant par les bras, ils l'arrachèrent du poteau, il y laissa de l'échine aux reins des lambeaux de chair collés.
Ce fut ce corps sanglant qu'on traîna et qu'on vint jeter aux pieds d'Angélique.
Elle s'agenouilla, s'inclinant, jusqu'à l'entourer de ses bras et avoir son visage tout près du sien.
Cette fois, c'en était fait de lui.
Il ne reviendrait plus d'entre les morts.
La vie s'était éteinte sur la face sanglante, car les paupières s'étaient closes sur le regard encore brillant, aveuglé par une soudaine pluie de sang.
Angélique détacha son mouchoir de cou et essaya, très doucement, d'étancher le sang. Elle appela à mi-voix :
– Père ! Père d'Orgeval ! Mon ami !
Sa voix à elle, femme lointaine et terrestre, pouvait-elle le rejoindre dans les zones d'enfer... ou de paradis où il errait déjà ? Souhaitait-il l'entendre ? Il souleva les paupières. Son œil demeuré bleu la perçut et une joie y parut. Il la voyait, mais il s'éloignait comme sur un navire vers les rives de l'éternelle Joie, et elle sentit qu'elle demeurait, elle, pesante, agenouillée sur un sol dur souillé de sang, dans l'obscurité de la Terre. Alors il eut une étincelle moqueuse, puis une expression grave et impérieuse et elle crut entendre son adjuration, qu'il lui avait répétée si souvent :
« Vivez ! Vivez pour votre triomphe et pour notre lumière... Vivez pour ne pas rendre vain mon sacrifice. »
Son regard se ternit. Elle y lut encore une supplique ardente, triste et presque humble d'un homme qui ne se croyait pas digne, mais qui, à l'heure dernière, aspirait au mérite, l'ardent vœu d'un cœur qui vint en Nouvelle-France pour le salut des Sauvages et qui les avait tant aimés.