Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Et c’est ainsi que s’élève la ville européenne dans le quartier neuf de Tunis !
Ce quartier neuf ! Quand on songe qu’il est entièrement construit sur des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable, faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se demande comment la population n’est pas décimée par toutes les maladies imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant le lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à peu, le lac, dépotoir nauséabond, dont les émanations sont telles que, par les nuits chaudes, on a le cœur soulevé de dégoût, on ne comprend même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste encore.
On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse ou d’Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et tremblante, empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer d’infections pestilentielles.
Eh bien non ! Tunis est une ville saine, très saine. L’air infect qu’on y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux nerfs surexcités que j’aie jamais respiré. Après le département des Landes, le plus sain de France, Tunis est l’endroit où sévissent le moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.
Cela parait invraisemblable, mais cela est. Ô médecins modernes, oracles grotesques, professeurs d’hygiène, qui envoyez vos malades respirer l’air pur des sommets ou l’air vivifié par la verdure des grands bois, venez voir ces fumiers qui baignent Tunis ; regardez ensuite cette terre que pas un arbre n’abrite et ne rafraîchit de son ombre ; demeurez un an dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d’été, marécage immense sous les pluies d’hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont vides !
Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu’on y meurt de ce qu’on appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n’est pas la science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès ; si les égouts dans nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs d’épidémies plus actifs que les ruisselets d’immondices qui se promènent en plein soleil autour de Tunis ; vous reconnaîtrez que l’air pur des montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de ville ici et que l’humidité des forêts est plus redoutable à la santé et plus engendreuse de fièvres que l’humidité des marais putréfiés à cent lieues du plus petit bois.
En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne peut être attribuée qu’à la pureté parfaite de l’eau qu’on boit dans cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus modernes sur le mode de propagation des germes morbides.
L’eau du Zagh’ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons sans avoir eu avec l’air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par conséquent, aucune graine de contagion.
L’étonnement qu’éveillait en moi l’affirmation de cette salubrité me fit chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le sien. Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour arabe, dominée par une galerie à colonnes qu’abrite une terrasse, ma surprise et mon émotion furent telles que je ne songeai plus guère à ce qui m’avait fait entrer là.
Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d’étroites cellules, grillées comme des cachots, enfermaient des hommes qui se levèrent en nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces creuses et livides. Puis un d’eux, passant sa main et l’agitant hors de cette cage, cria quelque injure. Alors les autres sautillant soudain comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d’un épais turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C’est un fou, libre et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement sur les fous furieux enfermés en bas.
Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force d’être étranges, que nos pauvres fous d’Europe.
Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart de ses compagnons, c’est le haschisch ou plutôt le kif qui l’a mis en cet état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il ? Il me demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l’attend.
De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son burnous des jambes grêles d’araignée humaine : et le nègre, son gardien, un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte d’une seule pesée sur l’épaule, qui semble écraser le faible halluciné. Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac ou du kif, avec un rire continu qui a l’air d’une menace.
Ils sont deux dans la case suivante : encore un fumeur de chanvre, qui nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d’une beauté rare, cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d’une distinction parfaite. C’est un M’zabite, devenu fou après avoir trouvé mort son jeune fils, qu’il cherchait depuis deux jours.
Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours :
— Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le bey, tous, tous fous !
C’est en arabe qu’il hurla cela : mais on comprend, tant sa mimique est effroyable, tant l’affirmation de son doigt tendu vers nous est irrésistible. Il nous désigne l’un après l’autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète :
— Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou
Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.
Et on s’en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui plane sur ce trou de damnés. Alors, apparaît, souriant toujours, calme et beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l’Arabe à longue barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.
Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d’une allure majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu’on le salue avec respect. Il répond, d’une voix de souverain, quelques mots qui signifient : « Soyez les bienvenus ; je suis heureux de vous voir. » Puis il cesse de nous regarder.
Depuis quinze ans, cet homme ne s’est point couché. Il dort assis sur une marche, au milieu de l’escalier de pierre de l’hôpital. On ne l’a jamais vu s’étendre.
Que m’importent à présent, les autres malades, si peu nombreux, d’ailleurs, qu’on les compte dans les grandes salles blanches, d’où l’on voit par les fenêtres s’étaler la ville éclatante, sur qui semblent bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées ! je m’en vais troublé d’une émotion confuse, plein de pitié, peut-être d’envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui contiennent dans cette prison, ignorée d’eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.