La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Il revenait moins sur le passé, et parlait surtout de sa vie de missionnaire, de ses expériences parmi les tribus.
– Elles survivront, disait-il, elles se prolongeront, mais par la rencontre des éléments les plus forts en elles avec ce que nous avons de plus fort en nous. Outtaké sait ce qu'il veut dire quand il me prévient : « Je veux manger ton cœur ».
« La nature broie ceux qui s'opposent à sa marche. Elle condamne ceux qui refusent de suivre son torrent impétueux. Disparaîtront ceux qui ne veulent pas entendre, car sa voix est celle de la Création elle-même. Or, la Création est une lente naissance, une lente mise au monde, une lente incarnation de la puissance divine qui se trouve instillée, insufflée dans les merveilles du monde. Nul peuple et nulle idéologie ne peuvent la refuser car cette force est aveugle et irrésistible. Elle sait ce qu'elle fait. Cruellement parfois.
« Des peuples disparaissent pour avoir refusé l'avance. L'évolution de la Création est notre devoir. Nous ne le savons pas. Nous nous croyons maîtres d'elle. Plus loin, toujours plus loin. Les hommes peuvent arriver à la destruction. Jamais à la destruction complète avant l'heure. C'est l'achèvement de la Création que nous poursuivons. Tous les esprits en sont dépositaires, si humbles soient-ils, comme ces petits enfants. Chacun apporte sa brindille, son fagot, à ce grand feu qui ne consume pas, mais engendre.
– Un feu aussi vous attendra, si vous prononcez de telles paroles en chaire, dit Angélique qui s'était laissée transporter par son éloquence et se retrouvait tout à coup dans leur pauvre cabane, et plus chétives créatures encore, de se comparer à des vues si grandioses.
– Et pourtant, toutes les oreilles humaines peuvent être ouvertes pour les entendre. Mais « ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n'entendent pas ». Derrière ce mot, la Nature, impérative, dominatrice, inéluctable, ils ne voient pas que c'est la face de Dieu qui s'embusque. Et si je dis Dieu, ils ne comprendront pas. Ils verront leur idole. Ils ne verront pas, ne concevront pas l'immense aventure des mondes dans laquelle chaque homme, avec toute l'humanité, est entraîné. Ce sont leurs petits soucis, leurs petites affaires qui les captivent.
Il se dressait devant le feu, et regardait à ses pieds, comme si du haut de la chaire, il eût contemplé une assistance emplissant la nef d'une église.
– Ils sont là, assis sur des bancs de bois, sur des chaises de paille ou des « carreaux » de tapisserie ou de satin, ils sont là, sur des trônes et ils lèvent le nez pour écouter le prédicateur, mais peu leur importe les mots qui tombent de ses lèvres. On ne peut pas leur ouvrir l'horizon. Il est trop étroit. Ils ne veulent pas savoir. Et même l'Amérique, elle est trop vide et trop vaste pour entendre et comprendre ce qui arrive, ce qui va arriver. Mais au moins, elle est vaste et vide et l'avenir lui est ouvert. C'est pourquoi je l'aime... On y découvre plus facilement les secrets enfouis. Si je peux dédoubler mon corps et qu'il reste apparemment plongé dans le sommeil tandis que mon esprit voyage et voit ce corps pesant l'élever au-dessus de terre et le déplacer, ce n'est pas, ce n'est même pas parce que Dieu m'accorde une grâce ou que j'ai reçu un don, mais que, par le truchement de révélations personnelles, de divinations personnelles, je me suis engagé sur le chemin d'un secret naturel. Les uns disent miracles et d'autres parleront de sciences !...
« Cependant, les femmes sont plus aptes que les hommes à appréhender les mystères cachés. C'est peut-être pour cela que. l'Esprit malin s'est si fort préoccupé de les mettre sous le boisseau, ces curieuses. Avec quel soin, avec quelle malice les a-t-il empêchées d'agir, surtout de penser.
– Ce fut la punition d’Ève, avide de connaissance, et déjà étourdie et indisciplinée de nature.
– Non. Plutôt déjà plus audacieuse et sans crainte de Dieu... de nature !...
Ils riaient. Cela les amusait de traiter ainsi avec impertinence les personnages bibliques, de les traiter comme des marionnettes sur le petit théâtre de leurs colloques.
Le jeûne sévère auquel ils étaient, malgré tout, soumis, libérait leur esprit à la façon d'une ivresse légère. La solitude de leur état, et l'excès des souffrances endurées, avaient fait reculer, jusqu'à l'effacer, le cercle des regards juges qui ne cessent de peser sur chaque membre d'une société dans laquelle le hasard l'a fait naître. De même se sentaient-ils, vis-à-vis des souverains qui régissaient le monde, pleins de désinvolture. Abandonnés sur un astre mort, ils pouvaient regarder de haut les puissants de la Terre. La disparition de la vie autour d'eux les avait faits roi et reine de la Création.
Le ton de plaisanterie ou de comédie qu'ils adoptaient, et les rires qu'ils ne pouvaient retenir, entraînaient les enfants à prêter attention à leurs paroles. Ceux-ci se tenaient immobiles et bouches bées, leurs grands yeux allant de l'un à l'autre, et l'on aurait dit que les propos les plus abstraits avaient pouvoir de les plonger en extase, de les transporter hors d'eux-mêmes, dans le domaine du rêve et de la vision.
– Regardez-les, murmurait-il, comme ils sont beaux. Ce sont des fleurs de lumière.
Elle l'entendait aller et venir dans le poste, couper le bois, parler aux enfants. C'était comme la présence d'un ange. Il était venu comme un ange. Étayer, relayer sa force de femme qui faiblissait. Sa force de femme et de mère aimante, chargée de maintenir en vie les petits enfants, mais aussi la petite Honorine perdue aux Iroquois, force qui devait se relier comme par un fil d'argent à celle de Joffrey qui luttait, au loin, pour eux. Joffrey de Peyrac, le comte-chevalier, le défenseur, l'invincible, l'indomptable, leur abri, leur refuge, leur force à tous.
Mais les forces de l'homme le plus fort sont si faibles, ses moyens si réduits, et tout l'or du monde ne peut racheter l'impuissance dans laquelle le placent souvent les choix de ses luttes ou de ses mandats. Il n'est qu'un point minime dans l'univers.
Même Joffrey, se disait-elle, mesurant de quelles charges cet homme avait été investi, et à quels partages, malgré son courage sans limites, il se trouvait acculé. Seul l'Esprit peut multiplier la puissance. Elle comprenait ce qu'il avait voulu lui dire, en des paroles fiévreuses et passionnées, le dernier soir sur la côte Est, lorsqu'il la serrait dans ses bras. Sa force serait la sienne. Sa constance soutiendrait sa constance.
Ce n'était qu'un hiver à passer, où chacun des deux combattrait au créneau qu'il devait garder. Ceci accepté, il fallait reconnaître que les interventions du Ciel pour leur sauvegarde prenaient les formes et les visages les plus imprévus.
Elle n'avait cessé de tousser depuis sa dernière maladie, et sous l'emprise de la chaleur du jour à laquelle succédait le froid glacial des nuits, elle fit une rechute.
Elle toussait et cela lui rappelait le temps de la côte Est lorsque Marcelline-la-Belle était venue la soigner, accompagnée de Yolande et de Chérubin. Marcelline était certainement vivante, et donc Yolande, et sans aucun doute Chérubin.
Chapitre 70
Il entrouvrit la porte avec précaution et dit :
– La première fleur !
Entre son pouce rongé et son médium tronqué, il tenait un crocus rose, le calice ouvert sur des pistils d'or, et agrémenté de quelques petites feuilles en gerbes d'un vert cru.
– Je l'ai trouvée en retournant une plaque de glace, sous le bord du toit qui commence à goutter. Elle avait frayé son chemin dans l'ombre et dans la glace, elle était d'une blancheur de salade, à peine verdâtre, et puis, après quelques instants à l'air et au soleil, elle se redressait et se parait de toutes ses couleurs comme un sang nouveau lui montant au visage.
Il laissa la fleur près d'elle, dans un gobelet d'eau.