Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Quand je t’ai acheté aux moines de San Michele Arcangelo, tu passais des heures à regarder dans les fosses. Un jour, je t’ai demandé pourquoi, et tu m’as répondu que tu regardais s’il y avait ta mère. » Il n’y avait pas trace de sarcasme dans la voix de Scavamorto.
Mercurio ne dit rien, mais se raidit.
Scavamorto rit : « Tu ne te souviens pas ?
— Laisse-moi tranquille.
— Tu disais que même si tu l’avais jamais vue, tu la reconnaîtrais forcément, parce que c’était ta mère.
— Des histoires de môme, répondit Mercurio, l’air sombre.
— Peut-être. Mais tu la cherchais parmi les morts, pas parmi les vivants. T’étais sacrément en colère.
— J’en ai rien à foutre, Scavamorto.
— Quoi ? Tu la cherches pas parmi les morts ?
— Je la cherche pas, c’est tout. »
Scavamorto rit encore. Doucement, cependant, sans sa méchanceté habituelle. « Allez… c’était qui, ta mère, Mercurio ? » Il lui posa la main sur la nuque, sans serrer, comme l’aurait fait un père, ou un maître.
Et Mercurio ne se rebella pas. Il sentit un nœud dans sa gorge. « C’était une dame de la noblesse… commença-t-il à dire, comme s’il récitait une leçon. Elle était triste et elle avait un mari de merde, qui faisait la guerre dans tous les coins du monde… Alors elle s’est retrouvée à coucher avec un serviteur, jeune et beau, et elle est tombée enceinte. Et avant le retour de son mari, elle s’est débarrassée du bâtard et elle a fait tuer le serviteur…
— Ou bien ? demanda Scavamorto.
— Ma mère était une servante triste… avec un maître de merde qui n’allait jamais à la guerre et qui la violait toutes les nuits. Et quand il s’aperçut qu’elle attendait un enfant, il la jeta à la rue. Elle m’abandonna sur la roue, poignarda son maître et fut pendue sur la piazza del Popolo.
— Ou bien ?
— J’en ai marre de ce jeu, Scavamorto, fit Mercurio en s’écartant. Je suis plus un gamin.
— Ou bien… ?
— Ma mère… Les yeux de Mercurio se voilèrent de tristesse.
— … était une orpheline, suggéra Scavamorto.
— … et un curé l’a sautée, dit Mercurio. Ce qui fait que son fils porte aujourd’hui cette soutane imbécile. »
Scavamorto rit. « Ou bien, c’était…
— Ça suffit. C’est de la merde, ce jeu.
— Qui était ma mère ?… C’est un jeu magnifique. J’y joue avec les gamins. Mais aucun n’est aussi bon que toi. Ces petits cons, ils se fixent sur une histoire et ils n’arrivent pas à aller plus loin. Toi, par contre, t’es capable de t’inventer tous les jours une mère différente…
— Scavamorto…
— Ils n’ont pas d’imagination.
— Aujourd’hui, j’ai tué un homme », lâcha Mercurio tout d’un trait.
Scavamorto remua un peu de terre du bout de sa botte.
« Je vais être pendu », ajouta Mercurio, d’une voix si basse que lui-même l’entendit à peine.
Ils restèrent sans parler. Les nuages qui glissaient en silence devant la lune, faisaient apparaître et disparaître les cadavres dans la fosse.
Mercurio ferma les yeux et dit : « J’ai peur.
— Je comprends.
— J’ai peur de mourir », répéta Mercurio.
Scavamorto ramassa une poignée de terre. Il la jeta dans la fosse. « Rien ne dit que tu vas mourir, mon gars ».
Mercurio ne se tourna pas vers lui.
« Il faut t’enfuir. Franchir la frontière des États Pontificaux.
— Et ensuite ?
— T’as toujours été le plus malin de mes gamins. » Il lui donna une chiquenaude sur la tête. « Recommence une nouvelle vie. C’est l’occasion ou jamais. Ou alors t’as peur de regretter ta fosse d’égout en face de l’Île Tibérine ?
— Tu savais que j’étais là-bas ? Et t’es jamais venu me reprendre ? Tu m’avais acheté, pourtant… »
Scavamorto sourit, sans répondre.
Mercurio baissa les yeux.
« Demain, à l’aube, tu me voleras la charrette légère. Celle avec les deux chevaux, pas les mulets, ils sont trop vieux et trop lents, dit Scavamorto. À cette heure-là, Ercole sera déjà mort. Emmène les deux autres avec toi.
— Mais je les connais à peine…
— Arrête de parler comme un imbécile, le moucha Scavamorto. À quoi ça sert de faire le sentimental à l’envers ?
— Ça veut dire quoi le “sentimental à l’envers” ?
— Un type comme moi, répondit Scavamorto avec légèreté. Vivre sans avoir personne… ça veut pas dire que t’as pas besoin de quelqu’un. » Il tapa doucement son index contre le front de Mercurio. « Mais si tu t’y habitues, t’es cuit… après t’arrives plus à changer. Change, pendant qu’il est encore temps. Zolfo est ce qu’il est. Un faible. Mais la fille est bien. Elle a survécu à la vie que sa mère lui a fait mener… Il y a des fois où c’est une chance d’être laissé sur la roue. »
Mercurio resta silencieux.
« Garde ton costume de curé. Il pourra servir si vous rencontrez des brigands. Pars vers le nord. Ne reste pas dans les campagnes. Un filou des villes comme toi, ça finirait dans un piège à gibier. Il y a deux endroits qui seraient bien pour toi. Milan ou Venise. »
Scavamorto fit mine de repartir dans sa baraque. Mais après trois pas il s’arrêta, puis revint près de Mercurio. « J’oubliais un détail. Pour me voler la charrette, il faut me la payer. Combien t’as ? »
Ils recommençaient à se mesurer comme ils l’avaient toujours fait.
« Un sol.
— D’argent ? Scavamorto cracha par terre.
— D’or. »
Scavamorto le fixa. « C’est pas assez. Il en faut au moins trois.
— Je les ai pas.
— Mon cul.
— Deux.
— Et le troisième, c’est tes associés qui le mettent.
— Ils n’ont rien. »
Scavamorto rit. « Bouffon. Tu leur as certainement donné leur part. T’es un filou honnête.
— Bon d’accord, trois. » Mercurio aussi cracha par terre. « Usurier. » La paume de Scavamorto se tendit, avec ses longs doigts d’araignée qui s’agitaient. Mercurio glissa la main dans sa soutane et en sortit trois pièces.
Rattrapé par son personnage, Scavamorto dit, de sa voix méchante et venimeuse de toujours : « De toute façon tu finiras par te faire tuer, mon gars ».
Mercurio le regarda. Il sourit. « Merci. »
Au moment où Scavamorto ouvrait la porte de sa cabane, le silence fut brisé par un cri obscène, entre l’accès de toux et le rot. Et aussitôt après, un hurlement de Zolfo : « Non !
— La mort l’a pris plus tôt que prévu, dit Scavamorto. Va-t-en tout de suite, mon gars. » Et il referma sa porte.
Dans le froid de la nuit, Mercurio frissonna.
Il alla jusqu’à l’enclos. Prit par la bride les deux chevaux bas et râblés attelés à la charrette que Scavamorto utilisait pour circuler dans Rome. Il alla jusqu’à la baraque et entra. « Ercole ne finira pas dans la fosse tout nu, dit-il à voix haute, en scandant bien les mots. Il était l’un des nôtres. »
Les gamins des morts acquiescèrent en silence.
On n’entendait que les pleurs étouffés de Zolfo.
Mercurio s’approcha de Benedetta. « Vous deux, vous venez avec moi. »
8
Quand le frère prêcheur et sa troupe hétéroclite de paysans eurent disparu, Isacco fit signe à Giuditta de rester cachée. « Ils ne le suivront pas jusqu’au bout du monde », lui dit-il.