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Le serment des limbes

Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:

Quand Mathieu Durey, flic à la brigade criminelle de Paris apprend que Luc, son meilleur ami, flic lui aussi, a tenté de se suicider, il n’a de cesse de comprendre ce geste. Il découvre que Luc travaillait en secret sur une série de meurtres aux quatre coins de l’Europe dont les auteurs orchestrent la décomposition des corps des victimes et s’appuient sur la symbolique satanique. Les meurtriers ont un point en commun : ils ont tous, des années plus tôt, frolé la mort et vécu une « Near Death Experience ». Peu à peu, une vérité stupéfiante se révèle : ces tueurs sont des « miraculés du Diable » et agissent pour lui. Mathieu saura-t-il préserver sa vie, ses choix, dans cette enquête qui le confronte à la réalité du Diable ?
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J’observai le cadran de ma montre, regardant passer chaque minute.

6 heures, enfin.

Au bout de cinq sonneries, une voix ensommeillée retentit.

— Laure ? Mathieu.

— Où tu es ? grommela-t-elle. Ça fait trois jours qu’on t’appelle.

— Désolé. Problème de portable. Je suis à l’étranger. Je...

— Mat..., fit-elle dans un souffle. C’est incroyable... Il s’est réveillé !

Je mis une seconde à assimiler la nouvelle. Ni Foucault ni Svendsen n’étaient au courant. Sinon, ils m’en auraient parlé. Tout se précipitait. Mais au lieu de me réjouir de cette rémission, j’éprouvais déjà un obscur pressentiment, prévoyant le pire. Des lésions irréversibles. Luc réduit à l’état de légume.

Je demandai, d’une voix sans timbre :

— Comment va-t-il ?

— Parfaitement.

— Il n’a pas de séquelles ?

— Pas de séquelles, non.

Le ton impliquait une réticence.

— Quel est le problème ?

— Il dit... Enfin, il a vu quelque chose. Durant son coma.

Je pouvais sentir la glace sous ma chair brûler mes nerfs et figer mes membres. Je connaissais la suite mais je risquai :

— Quoi ?

— Viens. Il veut t’en parler lui-même.

— Je serai là ce soir.

Je raccrochai et réveillai Manon en douceur. Je lui expliquai la situation. Comme moi, elle n’eut pas le temps de se réjouir. Une autre menace pesait déjà : la présence du diable, au fond de l’esprit de Luc. S’il pensait avoir vu l’enfer, il en tirerait la certitude que Manon avait vu la même chose en 1988. D’un coup, elle deviendrait une Sans-Lumière.

La suspecte numéro un dans l’assassinat de sa mère.

Manon alluma la lampe et attrapa ses vêtements. Je notai un détail : des traces de piqûres sur ses bras.

— Qu’est-ce que c’est que ces marques ?

— Rien.

Elle enfila sa culotte, son soutien-gorge. Je lui saisis le bras et regardai mieux.

— Ce sont les toubibs, dit-elle en se dégageant. Ils me font des prises de sang.

— Il y a des médecins ici ?

— Non. Ils viennent d’ailleurs. Ils m’auscultent tous les jours.

— Ils t’ont fait d’autres analyses ?

— Je suis allée à l’hosto, plusieurs fois, dit-elle en passant son tee-shirt.

— Tu as subi des examens ?

— Des biopsies, des scanners. Je n’ai pas trop compris. (Elle sourit.) Ils veulent que je sois en superforme...

Toujours prévoir le pire, pour éviter les mauvaises surprises. Ce que je pressentais depuis mon arrivée se confirmait dans les grandes largeurs. Zamorski m’avait menti. Lui et sa clique ne protégeaient pas Manon : ils l’étudiaient comme un vulgaire cobaye. Persuadés qu’elle était possédée jusqu’à la racine des cheveux. Une créature maléfique, physiquement différente des autres êtres humains.

Envie de vomir. Le nonce, avec ses airs entendus et ses tirades de vieux guerrier, m’avait roulé dans la farine. Il était exactement comme van Dieterling. Il croyait aux Sans-Lumière et à la présence du démon au fond de l’âme humaine. Il était certain que Manon était une Sine Luce. Peut-être même l’Antéchrist en personne !

J’attrapai le téléphone fixe qui reposait sur la table de nuit. Je dévissai le combiné et trouvai un micro. Je soulevai la lampe de chevet et la retournai : un nouveau mouchard. Je faillis éclater de rire : on nageait en pleine caricature. J’orientai la veilleuse vers le plafond. Sans difficulté, je discernai l’œil d’une caméra infrarouge dans un angle. Je songeai à la nuit d’amour que nous venions de passer sous le regard attentif des prêtres. De rage, je balançai la lampe par terre.

— Qu’est-ce que tu fous ?

Impossible de répondre. Ma salive restait bloquée dans ma gorge. J’enfilai ma chemise, mon pantalon, mon pull. Le temps de chausser mes Sebago et j’étais dehors, dans la galerie. Je filai jusqu’à ma propre cellule.

Dans la cour, la pluie frappait, frappait, rebondissant sur les dalles, la toiture, les angles de pierre. Même ces trombes ne pourraient laver la merde qui régnait ici.

Dans ma chambre, j’attrapai mon .45 et sortis de nouveau. Je devinais où était le bureau du nonce — une chance non négligeable qu’il travaille déjà à cette heure.

Descendant un étage, je perçus à travers le fracas de l’averse la rumeur d’une agitation, dans l’aile opposée. Les bénédictines, bon pied, bon œil, déjà levées pour l’Angélus...

J’entrai sans frapper. Zamorski était assis à son bureau, visage penché sur son ordinateur, lunettes sur le nez. Autour de lui, sur des étagères, des reliquaires se déployaient : coffres d’argent frappé et vasques de cuivre.

— Qu’est-ce que vous trafiquez avec Manon ?

Le nonce ôta ses lunettes, lentement, sans marquer la moindre surprise.

— Nous la protégeons.

— Avec des scanners, des micros ?

— Nous la protégeons contre elle-même.

Je fermai la porte d’un coup de talon et avançai d’un pas.

— Vous avez toujours pensé qu’elle était possédée.

— La question se pose, disons, raisonnablement.

— Vous en avez fait un rat de laboratoire !

— Manon est un cas unique.

Le flegme de Zamorski était sans faille.

— Assieds-toi. J’ai encore des choses à t’expliquer.

Je ne bougeai pas. Le nonce prit un ton las, soigneusement calculé :

— Nous sommes obligés de maintenir cette... veille physiologique.

J’éclatai d’un rire dur :

— Qu’est-ce que vous cherchez ? Un « 666 » tatoué ?

— Tu fais semblant de ne pas comprendre. Manon est la marque du diable. Chaque battement de son cœur est un acte du démon. Chaque seconde de sa vie est un don de Satan. Dans le monde de Dieu, Manon devrait être morte ! Elle est une aberration, selon les lois de Notre Seigneur.

Les paroles de Bucholz, à propos d’Agostina : « la preuve physique de l’existence du diable ». Zamorski confirma :

— Manon est une miraculée du diable. Elle est entrée en contact avec lui durant son coma. Elle a été sauvée par lui et a reçu ses ordres.

— Vous pensez donc qu’elle a tué sa mère ?

— Aucun doute. Sans l’aide de personne.

— Putain, fis-je en riant presque. Vous parliez d’un inspirateur, d’un homme de l’ombre !

— Pour ne pas t’effrayer. Mais il n’y a qu’un inspirateur : le diable lui-même.

J’éprouvai un immense épuisement. Je m’effondrai sur le siège face au bureau, mon arme entre les jambes. Je laissai échapper :

— Je connais le dossier à fond. Manon n’a pas les aptitudes pour commettre un tel crime. Le tueur est un chimiste. Un entomologiste. Un botaniste. Déjà, Agostina n’avait pas le profil — et malgré ses aveux, sa culpabilité ne tient pas. Mais Manon, c’est encore plus absurde !

Le sourire du Polonais revint. Un sourire à bouffer de la merde. Je serrai mon poing sur la crosse du Glock. Ce seul contact me soulageait les nerfs.

Le nonce se leva, contourna son bureau et prit un ton compatissant :

— Tu ne connais pas ton dossier si bien que ça. Biologie, chimie, entomologie, botanique : ce sont précisément les options de Manon, à la faculté de Lausanne. À croire qu’elle a suivi une formation en vue de son meurtre.

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