La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
Lawler avait presque atteint le faîte de l’île, la terrasse principale à laquelle on accédait par une large rampe en bois. Il n’y avait pas d’escaliers à Sorve ; les jambes trapues et malhabiles des Gillies n’étaient pas faites pour monter des marches. Lawler monta la rampe d’un bon pas et déboucha sur la terrasse, une longue étendue plane et dure, large de cinquante mètres et faite de fibres jaunes de bambou de mer solidement liées, vernies et jointes par de la sève de seppeltane, et étayées par un treillis de lourdes poutres noires d’algues-bois.
La longue et étroite route centrale de l’île la traversait. Sur la droite se trouvait la partie de l’île habitée par les Gillies et sur la gauche l’agglomération d’abris de fortune où vivaient les humains. Lawler tourna à droite.
— Bonjour, monsieur le docteur, murmura Natim Gharkid, une vingtaine de mètres plus loin, en s’écartant pour laisser le passage à Lawler.
Gharkid était arrivé à Sorve quatre ou cinq ans auparavant, en provenance d’une autre île. C’était un homme au regard et au visage doux, à la peau sombre et lisse, qui n’avait pas encore réussi à s’intégrer dans la petite communauté d’une manière satisfaisante. Gharkid cultivait des algues et il partait ce matin-là faire sa récolte quotidienne sur les bas-fonds de la baie. Il ne faisait jamais rien d’autre. La plupart des humains vivant sur Hydros avaient différentes occupations ; avec une population aussi restreinte, il était nécessaire à tout un chacun d’essayer d’avoir plusieurs cordes à son arc. Mais cela ne semblait pas préoccuper Gharkid. Lawler n’était pas seulement le médecin de l’île, il était également pharmacien, météorologue, ordonnateur des pompes funèbres et – c’est du moins ce que Delagard semblait croire – vétérinaire. Gharkid, lui, se contentait de récolter ses algues. Lawler pensait qu’il était né sur Hydros, mais il n’en était pas certain, car Gharkid ne révélait jamais rien de sa vie privée. Jamais Lawler n’avait connu personne d’aussi effacé que cet homme calme, patient et appliqué, affable et insondable à la fois, une présence toujours discrète et silencieuse.
En se croisant, ils échangèrent un sourire machinal.
Puis apparut un groupe de trois femmes vêtues de robes vertes flottantes : les sœurs Halla, Mariam et Thecla qui, deux ans auparavant, avaient fondé une sorte de couvent à la pointe de l’île, derrière le dépôt des maîtres des cendres où des ossements de toutes sortes étaient conservés en attendant leur transformation en chaux, puis en savon, encre, peinture et différents produits chimiques. En règle générale, nul n’allait jamais voir les maîtres des cendres et les sœurs qui vivaient derrière l’ossuaire étaient à l’abri de toute intrusion. Les Sœurs avaient choisi un drôle d’endroit pour vivre, mais, depuis la fondation du couvent, elles avaient aussi peu de rapports que possible avec les hommes. Elles étaient déjà onze en tout, près du tiers des femmes de la communauté humaine de l’île. Un phénomène étonnant, unique dans la brève histoire de Sorve. Delagard avançait maintes hypothèses lubriques sur ce qui se passait à l’intérieur du couvent et il était très probablement dans le vrai.
— Sœur Halla, dit Lawler en inclinant la tête. Sœur Mariam. Sœur Thecla.
Elles le regardèrent comme s’il avait dit quelque chose de parfaitement obscène. Lawler haussa les épaules et poursuivit son chemin.
La citerne principale se trouvait juste devant lui. C’était un réservoir circulaire et couvert, de trois mètres de hauteur et cinquante de diamètre, fait de tiges vernies de bambou de mer liées par de larges thalles d’algues d’un orange vif et calfatées à l’intérieur avec la pâte rouge extraite des concombres d’eau. Un dédale hallucinant de tuyaux ligneux en sortait et se déployait vers les vaarghs qui commençaient à s’élever juste derrière la citerne. C’était probablement la construction la plus importante pour toute la colonie. Elle avait été bâtie cinq générations auparavant par les premiers humains débarqués sur Hydros, tout au début du vingt-quatrième siècle, à l’époque où la planète était encore utilisée comme colonie pénitentiaire, et elle nécessitait un entretien constant des tiges de bambou et des thalles, et de fréquentes opérations de calfatage. Il était question depuis au moins dix ans de remplacer la vieille citerne par quelque chose de plus élégant, mais rien n’avait jamais été fait et Lawler doutait que cela arrive un jour. Telle qu’elle était, elle faisait parfaitement l’affaire.
En s’approchant, Lawler aperçut le père Quillan, le prêtre de l’Église de Tous les Mondes, récemment arrivé sur Hydros, qui faisait lentement le tour du vaste réservoir de bambou avec un comportement extrêmement bizarre. À peu près tous les dix pas, le père Quillan s’arrêtait et se tournait vers la citerne en ouvrant les bras, en une sorte d’étreinte. L’air méditatif, il pressait de-ci de-là le bout de ses doigts sur la paroi, comme s’il cherchait une fuite.
— Vous avez peur que la paroi cède ? cria Lawler.
Colon de fraîche date, le prêtre était arrivé sur Hydros depuis moins d’un an et n’avait débarqué à Sorve que quelques semaines auparavant.
— Vous n’avez aucune crainte à avoir, poursuivit le médecin.
Quillan tourna vivement la tête. Manifestement embarrassé, il écarta les mains de la paroi de la citerne.
— Bonjour, Lawler.
Le prêtre était un homme d’apparence austère dont l’âge pouvait être compris entre quarante-cinq et soixante ans. Il était mince, avec un long visage ovale et un gros nez saillant. Ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, étaient d’un bleu clair et froid, et sa peau restait très pâle malgré l’alimentation à base de produits de la mer qui commençait à lui donner le teint mat et bleuté des colons de longue date, comme un affleurement d’algues à la surface de la peau.
— La citerne est extrêmement solide, dit Lawler. Vous pouvez me croire, mon père. J’ai passé toute ma vie ici et je n’ai jamais vu les parois céder une seule fois. Ce serait une catastrophe qu’il faut éviter à tout prix.
— Ce n’est pas ce que je faisais, répondit le père Quillan avec un petit rire gêné. En réalité, je m’imprégnais de sa force.
— Je vois.
— Je prenais conscience de toute sa puissance contenue… J’avais le sentiment d’une grande force bridée, de ces tonnes d’eau seulement retenues par la volonté et la détermination de l’homme.
— Mais aussi par des milliers de tiges de bambou de mer et les thalles des algues qui les lient, mon père. Sans parler de la grâce de Dieu.
— Il ne faut pas l’oublier, en effet, dit Quillan.
Quelle idée bizarre d’étreindre la citerne pour prendre conscience de sa force. Mais Quillan faisait souvent des choses très curieuses. Il semblait y avoir chez lui un désir avide de grâce, de miséricorde, de soumission devant quelque chose qui le dépassait. Peut-être était-ce tout simplement la foi qu’il cherchait. Lawler trouvait étrange qu’un homme se prétendant prêtre fût tellement avide de spiritualité.
— C’est mon trisaïeul qui l’a construite, poursuivit Lawler. Harry Lawler, l’un des Fondateurs. Mon grand-père disait de lui qu’il était capable de faire tout ce qu’il avait décidé. Aussi bien d’enlever un appendice que de naviguer d’une île à l’autre ou de construire une citerne. Ce vieux Harry, reprit le médecin après un silence, il a été envoyé ici après avoir été condamné pour meurtre. Ou plutôt pour homicide involontaire.
— Je l’ignorais. Votre famille a donc toujours vécu à Sorve ?
— Depuis le début. Je suis né ici. À moins de deux cents mètres de l’endroit où nous nous trouvons, pour être précis. Ce bon vieux Harry ! poursuivit Lawler en donnant une tape affectueuse à la paroi de la citerne. Sans lui, nous serions dans une triste situation. Vous avez vu comme le climat est sec ?