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Le Seigneur des anneaux [tome III - Le Retour du Roi]

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Le Seigneur des anneaux [tome III - Le Retour du Roi]
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« Le lendemain, à l’heure du couchant, Aragorn se promenait seul dans les bois, le cœur exalté ; et il chantait, car l’espoir avait jailli en lui et le monde était beau. Et soudain, tandis qu’il chantait, il vit une jeune femme entre les bouleaux blancs, marchant sur une pelouse verte ; et il s’arrêta, stupéfait, croyant avoir pénétré dans un rêve, ou reçu un don des ménestrels elfes, capables de montrer les choses qu’ils chantent à ceux qui écoutent.

« Car Aragorn chantait alors un passage du Lai de Lúthien, celui-là même où Lúthien et Beren se rencontrent dans la forêt de Neldoreth. Et voici que Lúthien marchait devant lui dans cette clairière de Fendeval, avec, sur ses épaules, une mante d’argent et de bleu, belle comme le crépuscule dans la Patrie des Elfes ; un vent soudain éparpillait sa noire chevelure, et des gemmes pareilles à des étoiles brillaient sur son front.

« Aragorn la regarda un moment en silence, mais, craignant qu’elle ne s’éloigne et qu’elle ne disparaisse à jamais, il l’appela, criant : Tinúviel ! Tinúviel ! comme l’avait fait Beren aux Jours Anciens, longtemps auparavant.

« Alors, la jeune femme se tourna vers lui et dit : “Qui êtes-vous ? Et pourquoi m’appelez-vous par ce nom ?”

« Et il répondit : “Parce que j’ai cru que vous étiez vraiment Lúthien Tinúviel, dont je chantais la beauté. Mais si vous n’êtes pas Lúthien, vous êtes tout à son image.”

« “On l’a dit tant de fois, répondit-elle d’un air grave. Son nom n’est pourtant pas le mien. Encore que mon destin pourrait ressembler au sien. Mais qui êtes-vous ?”

« “On m’appelait Estel, dit-il ; mais je suis Aragorn, fils d’Arathorn, Héritier d’Isildur, Seigneur des Dúnedain.” Mais ce disant, il sentit que ce haut lignage dont il s’était félicité n’était plus que de faible valeur, et ne comptait pour rien devant la dignité et la joliesse de la jeune femme.

« Mais elle eut un rire joyeux et dit : “Dans ce cas, nous sommes de lointains parents. Car je suis Arwen fille d’Elrond, et je me nomme aussi Undómiel.”

« “Souvent, dit Aragorn, en des jours périlleux, les hommes vont cacher leur plus grand trésor. Mais je m’étonne d’Elrond et de vos frères ; car bien que j’aie demeuré en cette maison depuis l’enfance, je n’ai jamais entendu parler de vous. Comment se fait-il que nous ne nous soyons jamais rencontrés ? Votre père ne vous tenait sûrement pas enfermée dans sa trésorerie ?”

« “Non, répondit-elle, levant les yeux vers les Montagnes qui s’élevaient à l’est. J’ai vécu un temps auprès des parents de ma mère, dans la lointaine Lothlórien. Je ne suis revenue que dernièrement pour rendre visite à mon père. Il y a maintes années que je n’ai pas marché à Imladris.”

« Aragorn s’étonna alors, car elle ne semblait pas beaucoup plus vieille que lui, et il n’avait encore passé qu’une vingtaine d’années en Terre du Milieu. Mais Arwen le regarda dans les yeux et dit : “Ne vous surprenez pas ! Car les enfants d’Elrond jouissent de la vie des Eldar.”

« Alors, Aragorn fut honteux, car il perçut la lueur elfique dans son regard et la sagesse de nombreux jours ; dès lors, pourtant, il aima Arwen Undómiel fille d’Elrond.

« Dans les jours qui suivirent, Aragorn s’enferma dans le silence, et sa mère comprit qu’une curieuse chose lui était arrivée ; et il finit par céder à ses interrogations et lui raconta sa rencontre dans la pénombre des arbres.

« “Mon fils, dit Gilraen, tes visées sont hautes, même pour le descendant de nombreux rois. Car cette dame est la plus noble et la plus belle qui soit aujourd’hui sur cette terre. Et il ne convient pas qu’un mortel se marie avec la gent elfique.”

« “Pourtant, nous sommes en partie de cette famille, dit Aragorn, si l’histoire de mes ancêtres est vraie, telle que je l’ai apprise.”

« “Elle l’est, dit Gilraen, mais c’était il y a longtemps, dans un autre âge au monde, avant que notre race ne soit diminuée. C’est pourquoi j’ai peur ; car sans la bonne volonté d’Elrond, les Héritiers d’Isildur ne tarderont pas à disparaître. Mais je ne pense pas que la bonne volonté d’Elrond te soit acquise à cet égard.”

« “Alors, amers seront mes jours, et j’irai seul de par les terres sauvages”, dit Aragorn.

« “En effet, je crains que ce ne soit ton lot”, dit Gilraen ; mais bien qu’elle eût hérité dans une certaine mesure de la prévoyance que l’on connaissait aux gens de son peuple, elle ne lui parla plus de son pressentiment, pas plus qu’elle ne dit à personne ce que son fils lui avait confié.

« Mais Elrond voyait bien des choses et pouvait lire dans bien des cœurs. Ainsi, un jour, avant le déclin de l’année, il appela Aragorn à sa chambre et dit : “Aragorn, fils d’Arathorn, Seigneur des Dúnedain, écoute-moi ! Un lourd destin t’attend, soit de t’élever au-dessus de tous tes pères depuis l’époque d’Elendil, soit de sombrer dans les ténèbres avec tout ce qui reste des tiens. De nombreuses années d’épreuves sont devant toi. Tu n’auras point d’épouse, et nulle femme ne sera ta promise, jusqu’à ce que ton heure vienne et que tu en sois trouvé digne.”

« Alors, Aragorn eut le cœur troublé, et il dit : “Se pourrait-il que ma mère ait parlé de cela ?”

« “Non point, dit Elrond. Ton propre regard t’a trahi. Mais je ne parle pas seulement de ma fille. Tu ne te fianceras à l’enfant d’aucun homme, pour le moment. Mais pour ce qui est d’Arwen la Belle, Dame d’Imladris et de Lórien, l’Étoile du Soir de son peuple, elle est d’un plus haut lignage que toi, et elle vit en ce monde depuis si longtemps déjà que, pour elle, tu sembles une pousse d’une année à côté d’un jeune bouleau de maints étés. Elle est trop au-dessus de toi. Et il se pourrait bien, je pense, que ce soit là son sentiment. Mais même s’il n’en était rien, et que son cœur se tournait vers toi, je n’en serais pas moins peiné, de par le destin qui pèse sur nous.”

« “Quel est donc ce destin ?” demanda Aragorn.

« “Eh bien, tant que je demeurerai ici, elle aura la jeunesse des Eldar, répondit Elrond, et quand je partirai, elle viendra avec moi, si elle en décide ainsi.”

« “Je vois, dit Aragorn, que mon regard s’est porté sur un trésor non moins précieux que celui que Beren désirait de Thingol. Tel est mon lot.” Puis la prévoyance des gens de son peuple lui vint soudainement, et il dit : “Mais voyez ! maître Elrond, toutes vos années passées ici arrivent enfin à leur terme, et vos enfants devront bientôt choisir, soit de se séparer de vous, soit de la Terre du Milieu.”

« “Vrai, dit Elrond. Bientôt à notre façon de voir, bien qu’il doive encore s’écouler de nombreuses années des Hommes. Mais aucun choix ne viendra troubler Arwen, ma bien-aimée, à moins que toi, Aragorn, fils d’Arathorn, ne te mettes entre nous et n’amènes l’un de nous, toi ou moi, à une pénible séparation au-delà de la fin du monde. Tu ne sais pas encore ce que tu désires de moi.” Il soupira et, au bout d’un moment, observant le jeune homme d’un air grave, il ajouta : “Les ans amèneront ce qu’ils amèneront. Nous ne parlerons plus de cela avant qu’un bon nombre ne se soient écoulés. Les jours s’assombrissent, et bien des malheurs sont à venir.”

« Aragorn prit alors congé d’Elrond avec grande affection ; et le lendemain, il fit ses adieux à sa mère, à la maisonnée d’Elrond, et à Arwen, et il s’en fut dans les terres sauvages. Durant près de trente ans, il se consacra à la lutte contre Sauron ; et il devint l’ami de Gandalf le Sage, tirant de cette amitié une grande sagesse. Il entreprit avec lui de nombreux et périlleux voyages, mais, à mesure que les années passaient, il alla plus souvent seul. Son chemin fut long et ardu, et il devint quelque peu sinistre à regarder, sauf quand il lui arrivait de sourire ; mais il n’en paraissait pas moins digne d’honneur au regard des Hommes, tel un roi en exil, lorsqu’il ne cachait pas sa véritable apparence. Car il allait sous plusieurs formes, et il acquit la renommée sous maints noms différents. Il chevaucha au sein de l’ost des Rohirrim, et combattit pour le Seigneur du Gondor, sur terre et en mer ; puis, à l’heure de la victoire, il passa hors de la connaissance des Hommes de l’Ouest et, seul, il s’aventura loin dans l’Est dans les profondeurs du Sud, explorant le cœur des Hommes, bons ou mauvais, exposant les complots et les artifices de Sauron.

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