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L'Empire des loups

Электронная книга - «L'Empire des loups». Краткое содержание книги:

Tout avait commencé avec la peur.
Tout finirait avec elle.
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Malgré lui, Paul baissa les yeux vers les images. Il vit, à l’envers, l’orifice du nez, arasé et noir ; les entailles qui fissuraient le visage ; le bec-de-lièvre violacé, abject.

Schiffer posa la liasse et attrapa un yaourt. Il souleva avec précaution le couvercle avant d’y plonger sa cuillère.

Paul sentait ses réserves de calme s’épuiser à grande vitesse.

— J’ai commencé ma tournée, reprit-il. Les ateliers. Les foyers. Les bars. Je n’ai rien trouvé. Personne n’a disparu. Et c’est normal : personne n’existe. Ce sont des clandestins. Comment identifier une victime dans une communauté invisible ?

Silence de Schiffer ; lampée de yaourt. Paul enchaîna :

— Aucun Turc n’a rien vu. Ou n’a rien voulu me dire. En vérité, personne n’a pu me dire quoi que ce soit. Pour la simple raison que personne ne parle français.

Le Chiffre continuait son manège avec sa cuillère. Enfin, il daigna ajouter :

— Alors, on t’a parlé de moi.

— Tout le monde m’a parlé de vous. Beauvanier, Monestier, les lieutenants, les îlots. A les entendre, il n’y a que vous pour faire avancer cette putain d’enquête.

Nouveau silence. Schiffer s’essuya les lèvres avec sa serviette puis saisit à nouveau son petit pot de plastique.

— Tout ça, c’est loin. J’suis à la retraite et j’ai plus la tête à ça. (Il désigna les tickets de PMU.) Je me consacre à mes nouvelles responsabilités.

Paul attrapa le rebord de la table et se pencha :

— Schiffer, il lui a éclaté les pieds. Les radios ont révélé plus de soixante-dix débris d’os enfoncés dans la chair. Il lui a tailladé les seins au point qu’on peut lui compter les côtes à travers les chairs. Il lui a enfoncé une barre hérissée de lames de rasoir dans le vagin. (Il frappa la table.) Je le laisserai pas continuer !

Le vieux flic haussa un sourcil :

— Continuer ?

Paul se tortilla sur son siège puis, d’un geste maladroit, sortit le dossier qu’il tenait roulé dans la poche intérieure de sa parka. Il lâcha à contrecœur :

— On en a trois.

— Trois ?

— Une première a été découverte en novembre dernier. Une deuxième au mois de janvier. Et maintenant celle-là. Chaque fois dans le quartier turc. Torturée et défigurée de la même façon.

Schiffer le regardait en silence, cuillère en suspens. Paul hurla tout à coup, couvrant les beuglements hippiques :

— Bon Dieu, Schiffer, vous comprenez pas ? Y a un tueur en série dans le quartier turc. Un mec qui s’attaque exclusivement aux irrégulières. Des femmes qui n’existent pas, dans une zone qui n’est même plus la France !

Jean-Louis Schiffer posa enfin son yaourt et cueillit le dossier entre les mains de Paul.

— T’en as mis du temps avant de venir me voir.

9

Dehors, le soleil était apparu. Des flaques d’argent ranimaient la grande cour de gravier. Paul faisait les cent pas devant la porte centrale, attendant que Jean-Louis Schiffer ait achevé de se préparer.

Il n’y avait pas d’autre solution ; il le savait, il l’avait toujours su. Le Chiffre ne pouvait l’aider à distance. Il ne pouvait lui prodiguer des conseils du fond de son hospice, ni lui répondre par téléphone lorsque Paul serait en panne d’inspiration. Non. L’ancien policier devait interroger les Turcs à ses côtés, jouer de ses contacts, retourner ce quartier qu’il connaissait mieux que quiconque.

Paul frémit en envisageant les conséquences de sa démarche. Personne n’était au courant ; ni le juge ni ses supérieurs hiérarchiques. Et on ne lâchait pas comme ça un salopard connu pour ses méthodes brutales et hors limites : il allait devoir le tenir sacrément en laisse.

D’un coup de pied, il balança un caillou dans une mare d’eau, troublant son propre reflet. Il cherchait encore à se convaincre que son idée était la bonne. Comment en était-il arrivé là ? Pourquoi s’acharnait-il à ce point sur cette enquête ? Pourquoi, depuis le premier meurtre, agissait-il comme si son existence entière dépendait de son issue ?

Il réfléchit un instant, contemplant son image brouillée, puis dut admettre que sa rage possédait une source unique et lointaine.

Tout avait commencé avec Reyna.

25 mars 1994.

Paul avait trouvé ses marques à l’Office des drogues. Il obtenait de solides résultats sur le terrain, menait une vie régulière, révisait ses cours pour le concours des commissaires — et voyait même reculer les lacérations de Skaï, très loin, au fond de sa conscience. Sa carapace de flic jouait le rôle d’une armure étanche contre ses vieilles angoisses.

Ce soir-là, il raccompagnait à la préfecture de Paris un trafiquant kabyle qu’il avait interrogé durant plus de six heures à son bureau de Nanterre. La routine. Mais, quai des Orfèvres, il découvrit une véritable émeute ; des fourgons arrivaient par dizaines et déchargeaient des grappes d’adolescents beuglants et gesticulants ; des CRS couraient en tous sens le long du quai, alors que mugissaient sans trêve les sirènes des ambulances s’engouffrant dans la cour de l’Hôtel-Dieu.

Paul se renseigna. Une manifestation contre le contrat d’insertion professionnelle — le « SMIC Jeunes » — avait dégénéré. Place de la Nation, on parlait de plus de cent blessés dans les rangs policiers, de plusieurs dizaines chez les manifestants, de dégâts matériels atteignant des millions de francs.

Paul empoigna son suspect et se grouilla de descendre dans les sous-sols. S’il ne trouvait pas de place dans les cages, il serait bon pour filer à la prison de la Santé, ou encore ailleurs, avec son prisonnier menotte au poignet.

Le dépôt l’accueillit avec son vacarme habituel, mais poussé à la puissance mille. Insultes, hurlements, crachats : les manifestants s’accrochaient aux parois grillagées, vociféraient des injures, auxquelles les flics répondaient à coups de matraque. Il parvint à caser son mec et s’en retourna dare-dare, fuyant le raffut et les glaviots.

Il allait disparaître quand il la repéra.

Elle se tenait assise par terre, bras enroulés autour des genoux, et semblait pleine de dédain à l’égard du chaos qui l’entourait. Il s’approcha. Elle avait des cheveux hérissés noirs, un corps androgyne, une allure très sombre à la « Joy Division », tout droit sortie des années 80. Elle arborait même un keffieh à carreaux bleus, comme seul Yasser Arafat osait encore en porter.

Sous la coupe punk, le visage était d’une régularité stupéfiante ; une rectitude de figurine égyptienne, taillée dans du marbre blanc. Paul songea à des sculptures qu’il avait vues dans un magazine. Des formes au poli naturel, à la fois lourdes et douces, prêtes à se nicher au creux d’une paume ou à se dresser sur un doigt, en parfait équilibre. Des galets magiques, signés par un artiste nommé Brancusi.

Il négocia avec les geôliers, vérifia que le nom de la fille n’était pas inscrit sur la main courante, puis l’emmena dans le bâtiment des Stups, au troisième étage. Tout en grimpant les escaliers, il fit mentalement le compte de ses atouts et de ses handicaps.

Côté atouts, il était plutôt beau mec ; c’était du moins ce que lui laissaient entendre les prostituées qui le sifflaient et l’appelaient par des petits noms quand il arpentait les quartiers chauds, en quête de dealers. Des cheveux d’Indien, lisses et noirs. Des traits réguliers, des yeux brun café. Une silhouette sèche et nerveuse, pas très haute, mais rehaussée par des Paraboots à grosses semelles. Presque un minet, s’il n’avait pas pris soin de toujours arborer un regard dur, travaillé devant sa glace, et une barbe de trois jours, qui brouillait son joli minois.

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