Polly regardait fixement, derrière Marjorie, la flèche de Saint-Martin-in-the-Fields. Au-delà se trouvait la station du Strand. Et Trafalgar Square.
Une autre sirène, au sud, commença de hurler, puis une autre, leur bruit résonnant dans la rue obscure jusqu’aux marches où les deux filles étaient assises.
— C’est l’alerte, annonça Marjorie sans nécessité. Nous ne devrions pas nous attarder ici.
— Les bombardiers seront là d’une minute à l’autre. Vous croyez que vous pouvez marcher, Polly ?
Et, en conséquence, exposer tout le monde aux menaces du raid qui commencerait dans quelques minutes ? Polly mettait déjà la vie de Marjorie en danger, alors que la vendeuse tentait de l’aider par pur altruisme. Et la bombe qui avait détruit Saint-George n’était pas la dernière de celles qui s’écraseraient. Il y aurait de nouveau des mines parachutées, des HE et des éclats de shrapnel mortel cette nuit. Et la nuit prochaine. Et la suivante.
Le moins qu’elle pouvait faire, c’était de leur éviter d’être tués quand ils essayaient de l’aider.
— Non, assura-t-elle, et elle força sa voix à paraître solide. Tout va bien. (Elle se leva.) Je peux atteindre la station du Strand. C’est dans quelle direction ?
Marjorie montra du doigt la rue ténébreuse.
— Par là. On peut couper par Trafalgar Square.
Polly faillit saisir le bras de Marjorie pour s’y rattraper. Elle dut fermer les poings et les maintenir serrés contre ses flancs pour résister à cette impulsion.
Tu peux y arriver, s’exhorta-t-elle, ordonnant à ses jambes de la porter. Tu as déjà vu tout ça, quand tu te rendais à Saint-Paul.
Mais alors, elle ignorait qu’elle était piégée ici.
Tu dois y arriver.
Cela ne ressemblera en rien aux lieux tels qu’ils étaient, cette nuit-là.
Elle n’aurait pas dû se tracasser, il faisait trop sombre pour distinguer quoi que ce soit. Les lions, les fontaines, le monument à Nelson n’étaient que des silhouettes dans les ténèbres. Cependant, Polly gardait les yeux fixés sur un point devant elle, concentrée sur l’idée d’atteindre la station de métro, de trouver un jeton dans son sac, de repérer l’escalier roulant.
La station du Strand ne ressemblait de fait en rien à ce qu’elle avait été cette nuit-là, pleine d’une foule en liesse. Semblable à toutes les stations où Polly était passée depuis son arrivée, elle était bondée de voyageurs, de réfugiés et d’enfants qui couraient.
Et elle ne présentait aucun risque. Les stations voisines de Charing Cross et de Trafalgar Square avaient été touchées les 10 et 12 octobre, mais celle du Strand avait été épargnée pendant le Blitz. Sur le quai bruyant et surpeuplé, la conversation deviendrait impossible. Polly n’aurait plus besoin de répondre aux questions de Marjorie, ni de continuer à se conduire comme si tout allait bien.
Seulement, la vendeuse ne se mit pas en quête d’une place libre où elles pourraient s’asseoir. Elle ne jeta pas même un regard aux réfugiés. Elle descendit tout droit à la Northern Line et gagna le quai du tunnel en direction du nord.
— Où allez-vous ? demanda Polly.
— Bloomsbury, dit Marjorie, qui jouait des coudes pour se frayer un chemin. C’est là que j’habite.
— Bloomsbury ?
Il y aurait des raids sur Bloomsbury ce soir. Mais l’alerte avait déjà été donnée. Le garde ne les laisserait pas sortir quand elles arriveraient à destination.
— Quelle est votre station ? interrogea Polly, priant pour que ce ne soit pas l’une de celles qui avaient été bombardées.
— Russell Square.
Les rues qui bordaient Russell Square avaient été pilonnées en septembre, et la place avait été détruite par un V1 en 1944, mais la station elle-même ne serait pas touchée avant les attaques terroristes de 2005. Elles seraient en sécurité là-bas.
Mais quand elles atteignirent la station, les grilles n’en avaient pas été tirées.
— Ah ! quelle chance, la sirène de Russell Square n’a pas encore sonné. Ils ne ferment pas les grilles avant, se réjouit Marjorie en s’engageant dans la sortie. Je suis si contente. J’avais promis à Mlle Snelgrove de vous faire à dîner, et on ne peut guère trouver mieux qu’une tasse de thé, ici.
— Oh ! mais je ne veux pas vous…
— Je vous l’ai déjà dit, vous n’abusez pas. En vérité, il est probable que vous m’avez sauvée.
— Sauvée ? Mais comment ?
— Je vous raconterai tout quand nous serons arrivées à ma pension. Venez. Je meurs de faim.
Elle attrapa le bras de Polly et elles s’enfoncèrent dans l’artère enténébrée.
Pendant qu’elles marchaient, Polly tentait de se rappeler quelles parties de Bloomsbury avaient été frappées le 21. Bedford Place avait été presque complètement détruite en septembre et octobre, de même que Guildford Street et Woburn Place. Le British Museum avait été touché trois fois en septembre mais, sauf la première fois, le 17, les dates précises ne figuraient pas sur la liste de Colin. Et un bombardier de la Luftwaffe s’était écrasé sur Gordon Square, elle ne savait pas quand non plus.
Marjorie conduisit Polly dans une série de rues tortueuses, s’arrêta devant une porte, frappa, puis utilisa sa clé.
— Ohé ! appela-t-elle en ouvrant la porte. Mme Armentrude ? (Elle écouta un moment.) Parfait, ils sont tous allés à Saint-Pancras. Elle part tôt pour bénéficier d’un bon emplacement. Nous aurons la maison pour nous seules.
— Vous n’allez pas à Saint-Pancras ?
— Non, répondit Marjorie, qui l’emmenait à l’étage par un escalier couvert de tapis. Le canon de Tavistock Square tonne toute la nuit, il est impossible de trouver le sommeil.
Cette maison n’était donc pas sise très près de Tavistock Square.
— À quel abri allez-vous ?
— Aucun.
Elles grimpèrent une autre volée de marches couverte de tapis, puis une dernière aux marches nues avant de suivre un sombre corridor.