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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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D’un coup, il plongea dans un autre monde. L’univers du web 2.0, celui des réseaux sociaux, des sites de rencontres, des labyrinthes virtuels. Durant les dernières semaines de son existence, Nono avait surfé à tout-va, multipliant les contacts, les tchats, les messages… Les logos défilaient. Facebook, Twitter, Zoominfos, 123people, Meetic, Badoo ou Match.com…

Nono cherchait et s’exposait à la fois, chasseur et proie volontaire. D’après les horaires de consultation, il passait ses nuits à converser sur le Net, adoptant un ton rigolard, sérieux, amical ou lubrique selon ses interlocutrices.

Narcisse se dit que, derrière cette quête compulsive, Chaplain cherchait peut-être quelque chose, ou quelqu’un, précisément. Il nota les noms des différents sites consultés et fila sur leur page d’accueil. Nono sollicitait autant les réseaux dédiés aux rencontres sérieuses que les adresses à caractère purement sexuel, du type : « Tu cliques, tu niques. » Narcisse découvrait même des systèmes dont il n’avait jamais entendu parler. Comme celui qui vous alertait sur votre téléphone portable quand la « femme de votre vie » passait à moins de quinze mètres de vous, ou celui qui vous permettait d’identifier dans l’instant l’immatriculation d’une voiture conduite par une beauté sur laquelle vous veniez de flasher.

Il revint aux messages envoyés ou reçus par Nono, tous sites confondus. Il avait du mal à suivre. Les tchats, les messages étaient bourrés de fautes d’orthographe ou d’abréviations dont il devinait à peine la signification : « dsl » pour « désolé », « mdr » pour « mort de rire »… La lecture était encore opacifiée par des smileys qui jaillissaient sans rime ni raison. Toute cette littérature impliquait une fièvre, une excitation, mais aussi une solitude qui accablait Narcisse. Il n’était pas sûr de vouloir remonter de telles traces.

Pourtant, il fit une découverte. À l’évidence, un site intéressait Nono plus que les autres. Sasha.com, organisateur de speed-datings, ces soirées où des célibataires se rencontrent en série, disposant seulement de quelques minutes pour se séduire. L’accroche du site était claire : « Sept minutes pour changer de vie. »

Le site proposait un forum où on pouvait se présenter et esquisser des premiers dialogues avant d’effectuer les vraies rencontres dans un lieu public — les tchateurs parlaient de « dates » dans la « real life ».

Sans hésiter, Narcisse se connecta.

À l’instant où il écrivit les premiers mots, il sut qu’il réintégrait son identité précédente :

— C’est Nono,-). Je suis de retour !

IV

NONO

99

— CHATELET. T’as de la visite.

Anaïs ne réagit pas. Elle était allongée sur son lit, prostrée, à observer son numéro d’écrou, seule dans sa cellule de 9 m2. Cette solitude était un luxe, même si elle n’avait rien demandé. Son lit, la table et le siège étaient mobiles. Un autre luxe : elle n’avait pas été transférée en Quartier de Haute Sécurité où tout est rivé au sol.

Ses seules distractions avaient été, la veille, un voyage en fourgon cellulaire, un entretien avec l’assistante sociale, puis avec la chef de détention qui lui avait expliqué le règlement intérieur. Elle avait eu droit aussi à une mise à nu, une visite médicale, assortie d’un prélèvement vaginal. Rien à signaler. Sauf que la toubib avait rédigé une note à propos de ses bras mutilés.

— Ho, t’entends quand on te parle ?

Anaïs s’arracha de son lit gigogne — elle avait pris celui du haut. Engourdie de froid, elle regarda sa montre — on la lui avait laissée. Encore une faveur. À peine 9 heures du matin. Il lui semblait que son cerveau était coulé dans du béton, celui qui composait les gigantesques blocs en polygone de Fleury-Mérogis.

Docilement, elle suivit la matonne. Chaque segment était marqué par une porte verrouillée. Sous les lumières brisées, elle contemplait distraitement les murs, les sols, les plafonds. À la MAF, la Maison d’arrêt des femmes, tout était gris, beige, atone. Une forte odeur de détergent couvrait tout.

Nouveau déclic.

Nouvelle porte.

À cette heure, son visiteur ne pouvait être qu’un flic ou un avocat.

De l’officiel.

Nouveau couloir.

Nouvelle serrure.

Portes closes, brouhaha des télévisions, effluves âcres de la vie confinée. Certaines détenues étaient déjà en salles de travail. D’autres déambulaient en toute liberté — privilège de la MAF. Des gardiennes en blouse blanche poussaient des landaus en direction de la crèche. En France, les femmes qui accouchent en prison peuvent garder auprès d’elles leur enfant jusqu’à l’âge de 18 mois.

Commande électronique. Portique de détection. Présentation du numéro d’écrou. Anaïs se retrouva dans un couloir ponctué de bureaux vitrés, protégés par des grilles. Chaque pièce comportait une table et deux chaises. Les portes étaient en verre feuilleté.

Derrière l’une des vitres, Anaïs aperçut son visiteur.

Solinas, avec ses lunettes en visière sur son crâne chauve.

— Vous manquez pas d’air, fit-elle lorsqu’elle fut devant lui.

La porte claqua dans son dos. Solinas ouvrit un cartable à ses pieds.

— On peut se tutoyer.

— Qu’est-ce que tu veux, enculé ?

Sourire. Solinas plaça un dossier à couverture verte sur la table :

— Je reconnais là la qualité de nos relations. Assieds-toi.

— J’attends ta réponse.

Il plaqua sa paume sur le dossier :

— La voilà.

Anaïs attrapa une chaise et s’installa :

— C’est quoi ?

— Le client que tu recherches. Un clochard émasculé, découvert le 3 septembre 2009, sous le pont d’Iéna, côté rive Gauche.

Tout lui revint. Les dessins de Narcisse. Le visage dissymétrique. La hache de silex. Le corps mutilé. Elle ne connaissait pas bien Paris mais elle n’était pas tombée loin en identifiant le pont.

— Pourquoi m’apporter ça ?

Il tourna le dossier et le poussa vers elle :

— Jette un œil.

Elle ouvrit la chemise cartonnée. Une procédure complète. Photos, plans, rapport d’autopsie, actes d’enquête… Elle feuilleta d’abord la liasse de photos couleurs, format cartes postales. L’homme était nu, allongé sous la voûte obscure du pont, l’entrejambe noirâtre. Le corps paraissait démesurément long. La blancheur de la peau, par contraste avec le sol crasseux, semblait luminescente. Elle se demanda si cette pâleur était le signe qu’on lui avait volé du sang. Son visage était invisible, coincé sous des gravats, dans l’angle de l’arche.

— Vous l’avez identifié ? demanda-t-elle d’une voix à peine audible.

— Hugues Fernet, 34 ans. Bien connu de nos services. Il avait participé aux manifestations des Enfants de Don Quichotte, en 2007 et 2008. Une grande gueule. Non seulement il en foutait pas une mais il militait pour ses droits de feignasse.

Anaïs ne releva pas la provocation. Le flic n’attendait que ça.

— L’enquête ?

— Rien. Aucun indice, aucun témoin. C’est la Fluv’ qui l’a repéré, à l’aube. On a eu le temps de l’embarquer avant que les touristes ne pointent leur nez sur les bateaux-mouches.

Gros plans de la plaie. Le bas-ventre était grossièrement mutilé. On avait utilisé un outil barbare. La hache que Narcisse avait dessinée à la plume. L’arme jouait forcément un rôle dans le rituel du crime. Sans doute l’évocation d’un fait mythologique.

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