Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants
- Автор: Буссенар Луи Анри
- Язык: французский
- Год: Marpon & Flammarion
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants». Краткое содержание книги:
» Dans tous les cas, je dois supprimer le James Willis. Depuis longtemps le coquin a mérité de périr par ma main. Ma vengeance est mûre, quand bien même l’intérêt ne m’ordonnerait pas de le faire disparaître. Lorsque mes lourdauds seront soustraits à l’influence de ce diable incarné, je ferai d’eux ce que je voudrai.
» Allons, voilà qui est bien. En route pour mon entrepôt. Puis nous verrons à fonder la raison sociale Smith and Co.
» Master Smith, go ahead !
Les projets du misérable furent favorisés par un bonheur insolent. Il revenait de s’équiper de pied en cape à la mystérieuse cachette habilement dissimulée non loin des cataractes, et à laquelle il confiait le produit de ses vols, quand il trouva, sur les terres d’alluvion bordant le Zambèze, des empreintes devant lesquelles il s’arrêta tout net.
Il poussa un juron sonore et se mit à rire à gorge déployée. Toute méprise était impossible. Trois traces, parfaitement distinctes, descendaient perpendiculairement au fleuve. Deux d’entre elles eussent signalé, à l’œil de l’observateur le moins clairvoyant, le passage de mastodontes humains sur la nature desquels on devait être aussitôt édifié. La longueur inusitée des enjambées, les dimensions énormes des dépressions formées par les pieds et dans lesquelles on eût pu loger une boîte à violon, la profondeur de ces dépressions, tout concourait à indiquer chez les possesseurs de ces bases de sustentation un poids et un volume tout à fait hors de pair. La troisième, infiniment plus réduite dans ses proportions comme dans son écartement, appartenait évidemment à un homme de moyenne grandeur habitué à trotter menu plus encore que sa taille ne paraissait le faire présumer.
– Les deux Boërs, murmura Smith en reprenant sa marche, et James Willis, ajouta-t-il d’une voix sourde, pendant qu’un pli cruel balafrait son front entre ses sourcils contractés.
» Le coquin n’a jamais pu modifier son allure, depuis qu’il a exécuté son cavalier seul sur les palettes du Tread-Mill.
Ces paroles nécessitent une courte explication. Jusqu’en 1873, au moment où les derniers forçats, internés en France, évacuaient sur le transport le Var le bagne de Toulon, les prisonniers, attachés deux à deux à une chaîne, portaient en outre à la jambe, un cercle d’acier appelé manille, auquel était rivée une autre chaîne terminée par un boulet. Ils devaient traîner sur le sol ce boulet jusqu’à l’expiration de leur peine. L’effort constant, nécessité par le déplacement de cette masse de fer, donnait à leur démarche une allure tout à fait caractéristique dont le plus grand nombre ne pouvaient se débarrasser même après leur libération. Cette allure, consistant en un traînement de la jambe à laquelle était jadis attaché le boulet, fournissait souvent aux agents de police un signe précieux pour reconnaître les récidivistes, énergiquement dénommés « chevaux de retour » dans l’argot des bagnes.
Le système pénitentiaire des Anglais, totalement différent de celui-ci, laisse au condamné la liberté de ses mouvements. Ne pensez pas cependant que nos excellents voisins, qui se targuent volontiers de philanthropie, abandonnent aux douceurs du farniente les pensionnaires de leurs maisons de détention. En gens pratiques, ils ont pensé à utiliser les forces employées jadis en pure perte, à traîner le boulet par les hommes que frappait la justice de notre pays. Chaque prison anglaise possède à cet effet, plusieurs roues de grandes dimensions, et analogues à celles qui servent à actionner les moulins à eau. Les palettes perpendiculaires à la circonférence, viennent successivement affleurer un plancher au-dessous duquel se meut la roue. C’est ce qu’on appelle le Tread-Mill. C’est ici que se montre dans toute sa magnificence l’ingéniosité anglo-saxonne. Pendant un certain nombre d’heures imposées par le règlement, chaque condamné doit mettre en mouvement cette roue, et servir au moyen d’une gymnastique endiablée de force motrice à une industrie quelconque. On amène l’homme sur la palette qui affleure au plancher, et naturellement, l’addition de son poids la fait descendre d’un cran ; il doit aussitôt, sous peine d’avoir les jambes brisées, sauter sur la palette suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il ait fourni sa quote-part de travail. N’allez pas croire qu’il puisse, à un moment donné, ralentir le mouvement que prend cette roue et qui acquiert bientôt une vitesse considérable. Il lui est impossible d’avancer ni de reculer, en raison des dimensions de l’infernale palette qui se dérobe sans cesse, amenant toujours celle qui lui fait suite, avec la cruelle alternative de continuer cette série de sauts ou de sentir ses os broyés. Ces évolutions surplace, ce pas gymnastique sur une surface mouvante, donnent plus tard à la marche du réclusionnaire anglais une allure courte, saccadée qui, toutes proportions gardées, rappelle l’allure de l’ancien pensionnaire des bagnes français.
Sam Smith connaissant, et pour cause, cette particularité, reconnut d’emblée les empreintes de cette marche précipitée, nerveuse, dont le Révérend, ou plutôt James Willis, n’avait pu, en dépit de patients efforts, corriger tout à fait l’aspect compromettant.
Le bushranger une fois édifié sur la direction prise par les trois personnages qu’il n’espérait pas trouver aussi facilement, suivit les pistes et arriva près du fleuve. Un bruit de voix lui fit dresser l’oreille.
– Mes gaillards sont là, murmura-t-il, sur cette presqu’île dont l’isthme a été submergée par l’inondation.
» Quels piètres coureurs d’aventures ! A-t-on jamais vu de pareils imbéciles qui vocifèrent ainsi, sans seulement paraître se douter que la parole, ainsi répercutée sur un cours d’eau, est entendue à d’incroyables distances.
» Après tout, je n’ai pas à m’en plaindre. Mon bateau n’est pas loin. Il suffira de donner prudemment quelques coups de pagayes et de tomber comme une bombe au beau milieu de l’entretien.
» L’essentiel est de faire une entrée appropriée aux circonstances, de frapper un grand coup et de ne pas rater mon effet.
On a vu précédemment comment Smith sut habilement exploiter la situation, la façon dont il surprit le secret des trois compagnons, et la manière cruellement originale dont il se vengea de son ennemi, après avoir conquis, à grands coups de poing, la sympathie des Boërs.
Cornélis, Pieter et leur nouveau patron, s’apercevant de la disparition de la pirogue, ne s’amusèrent pas longtemps à de stériles récriminations. Se sentant épiés et menacés d’un danger d’autant plus grand qu’ils en ignoraient la nature, ils firent chacun un paquet de leurs armes et de leurs munitions, les assujettirent sur leurs têtes, et se mirent doucement à l’eau. Quelques minutes après, ils abordaient sans encombre à la rive, laissant le Révérend étranglant sous son bâillon, congestionné par la fureur et tout meurtri du contact des branches entre lesquelles il se trouvait enserré. Bien qu’il se vît perdu, le misérable tâcha de disputer un dernier lambeau d’existence à la mort, qu’il sentait venir lentement. Si l’arrivée dramatique du bushranger l’avait plongé dans une stupeur inconcevable chez un tel homme, il avait, en dépit de l’horreur de sa situation, recouvré tout son sang-froid depuis le départ de son ennemi. Il allait, sans désemparer, tenter d’arracher ses membres des entraves qui en écrasaient les chairs, en usant de ces procédés souvent expérimentés pendant sa longue existence de forçat, quand un crépitement très faible, mais continu, vint réveiller ses terreurs.