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Электронная книга - «Enfer d’un paradis». Краткое содержание книги:

Une comédie mélancolique qui finit tant bien que mal en Corse-du-Sud, racontée «à trois voix», dépeignant une croisière sur le bateau «l'Arche de Noé» d'une compagnie des «animaux humains», saisis d'un désir frénétique de s'acoquiner avec le démon des vacances et de faire un pied de nez à la décence et au sérieux. Des rescapés d'un monde où les rêves n'ont plus cours. Des esclaves de l'ordre social, miraculeusement délivrés de leur joug pour une petite quinzaine, cette nouvelle liberté leur montant à la tête et ébranlant leur terne routine quotidienne.L'érotisme de l'autodestruction de joyeux insouciants, ignorant ce que les mafieux trament dans l'ombre… Un assassinat commis sur le no man's land, entre le rêve et la réalité… L'île de la Beauté et ses charmes paradisiaques qui, parfois, mènent à l'enfer…Un très beau roman, empli d'humanité au meilleur sens du terme. Des personnages vrais, qui vivent réellement, conscients de la mort, et qui nous parlent. À lire absolument.
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Le chauffeur de taxi s’arrêta devant un cirque de granit entouré d’odorants buissons de myrte. Leur parfum entêtant, sous ce soleil implacable qui diffusait une lumière crue, me fit tourner la tête et je faillis accepter une dernière proposition d’union libre, celle de mon conducteur. Ce brave sexagénaire corse était lui aussi victime du vieil ennemi du traintrain quotidien: le désir. Je refusai son aimable présent, en le prévenant que les coups de foudre menaient le plus souvent au martyre.

À peine sortie de sa voiture et avant même que j’aie eu le temps d’empoigner mes bagages, une espèce de grand escogriffe de la vieille école bondit devant moi. Son visage rose d’enfant seyait étrangement à sa moustache et à ses cheveux gris sous une casquette d’été qu’il brandit au-dessus de sa tête avec une profonde révérence.

«Sans doute la dame arrive-t-elle de la capitale, à en juger d’après cette beauté pleine de spiritualité que nous ne rencontrons, hélas! que très rarement sous ces latitudes?»

J’épousai sa manière de parler:

«Exact, mon seigneur, la dame arrive de la capitale.»

L’espèce d’échalas continua à égrener ses phrases:

«En dépit de son apparence de femme de monde et de la lueur sans pareille de ses yeux pétillants, la dame donne l’impression d’être un peu dans l’embarras, au milieu d’un village inconnu, sur cette île où, selon toute apparence, elle pose pour la première fois ses pieds magnifiques.

– Parfaitement juste.

– La dame ne s’opposera probablement pas à ce que son nouvel admirateur, le dernier en date parmi des centaines qui font cercle autour d’elle, l’aide à transporter ses bagages jusqu’au lieu enchanté qu’elle a choisi pour sa villégiature?

– La dame ne s’y oppose pas.

– Où se trouve ce nid féerique?»

Je sortis de mon sac le papier sur lequel Marie-Loup avait griffonné son adresse pour le montrer au grand escogriffe à l’air pompeux. Dès que le bonhomme eut posé les yeux dessus, il poussa un gémissement, comme si on venait de lui asséner un coup de hache dans le dos.

«Pourriture! lâcha-t-il.

– Bon sang! bredouillai-je. Quelque chose ne va pas?

– Que la dame ne se fasse pas de soucis, bien qu’elle ait failli voir son admirateur fauché par un arrêt cardiaque. Une fois de plus, son destin cruel se moque de lui. En effet, le hasard a voulu que la délicieuse dame aille chez son grand ami, cet ignoble casse-cœur qui s’approprie toujours des femmes qu’il ne mérite point, les femmes de la vie des autres!»

Il m’accompagna jusqu’à une maisonnette de pierre recouverte de vigne vierge, accrochée à une ruelle escarpée, comme la majorité des maisons du village. En chemin, il ne cessait de pousser force soupirs et gémissements, chargé de ma valise et du fardeau bien plus lourd de sa déception. Pour le soulager de ces deux poids, je me pendis à son bras resté libre qui, chaud et tremblant, inspirait confiance.

En haut de l’escalier, il se tourna vers moi, dans un chuchotement essoufflé qui sentait les pastilles antibronchite.

«Si la jeune dame, dans un éclair de lucidité, se décide à larguer le Casanova susmentionné, elle peut compter sur son nouvel admirateur, qui n’hésitera pas à rompre toutes ses fiançailles actuelles pour se jeter à ses pieds magnifiques.»

Ôtant sa casquette, il accompagna ses derniers mots d’un baisemain. À ce moment-là, j’ai envié ma défunte grand-mère qui avait dû jouir de ce geste au moins deux fois par jour, à la belle époque où les hommes savaient encore se servir convenablement de leurs lèvres.

«Si la chance nous sert, continua-t-il du même murmure parfumé, si Éole, dieu des vents, nous accorde sa grâce, nous partirons ensemble demain en croisière sur l’Arche de Noé. J’espère que dans cette foule d’animaux qui se trouveront sur le bateau la dame ne refusera pas de jouer le rôle de la blanche colombe qui tient dans son bec un rameau d’olivier, symbole de pureté, promesse d’amour?

– J’accepte!» m'exclamai-je.

Je l’embrassai sur ses deux joues roses puis l’observai, avec une tendresse sincère, descendre vers le port, mal assuré sur ses longues jambes pareilles à des échasses. Il sentit mon regard et me salua une dernière fois, agitant sa casquette blanche comme s’il battait la mesure d’une valse ancienne.

C’est alors seulement que je le reconnus et me souvins de son nom: c’était bien évidemment Willi le Long, vieil ami de Marie-Loup, héros principal des récits de leur jeunesse jetée par les fenêtres, c’était ce fameux marchand d’armes King Size qui, tout comme l’autre «pourriture», ressemblait à un enfant fatigué.

Accompagnée de ces pensées peu réjouissantes, je tirai le manche de la clochette. Comme personne ne répondait, j’ouvris le portail, qui n’était pas fermé à clef, et j’entrai dans la cour. C’était un lieu dont une voyageuse épuisée ne pouvait que rêver. Entouré de plantes luxuriantes, sous une treille, des meubles en osier semblaient m’inviter à m’affaler dans un des fauteuils, près d’un vieux puits.

Je sifflotai le petit air de Frères Jacques qui, depuis des années, nous servait de mot de passe. Comme personne ne me répondait de la maison, je m’approchai d’une porte grande ouverte, envahie subitement d’une inquiétude inexplicable.

«Y a-t-il quelqu’un?» lançai-je.

Pour toute réponse, un silence sourd.

Dans le vaste vestibule qui servait de salle à manger, je tombai sur sa chaussure de tennis gauche, posée soigneusement dans un moulin à légumes. Sa sœur de droite était suspendue au porte-manteau, entre deux chapeaux. Les débris d’un superbe abat-jour de porcelaine rendaient relativement difficile l’accès à la chambre voisine, d’où parvenaient les marmonnements et les soupirs d’un homme qui avait dû s’endormir la conscience peu tranquille.

Pour tirer les choses au clair, j’ouvris dans la cuisine la poubelle, qu’on avait oublié de vider, en me répétant: «Rien au monde n’est avilissant pour une femme qui aspire à la vérité.» Le contenu de la boîte témoignait du séjour récent sur les lieux d’au moins deux créatures de sexe féminin, de deux blondes qui avaient visiblement passé le plus gros de leur temps libre à se couper les cheveux. La qualité de ces mèches prouvait que leurs propriétaires devaient être plus jeunes que moi, même si l’on additionnait leur âge.

«Pourriture!» dis-je tout haut, utilisant l’expression de Willi le Long.

Selon toute apparence, monsieur le Long connaissait le fin fond du sac de ce vieux débauché qui marmonnait et gémissait dans la chambre voisine. Jetant un coup d’œil rapide, mon cœur se serra à la vue de la mèche blanche barrant le front de ce garçon trop tôt vieilli, qui, dans les bras de Morphée, appuyait son pouce contre sa lèvre inférieure.

Il me fallait rester lucide et choisir de sang-froid entre deux solutions: lui tordre le cou dans son sommeil ou bien lui laisser sa misérable vie. Je m’offris donc un verre de whisky avec du soda et des glaçons, et je ressortis dans la cour, où les fauteuils en osier étaient tout bonnement en train de supplier une libre penseuse de s’y étendre.

J’exauçai cette prière et, deux minutes plus tard, je me sentais comme une femme qui ne passera jamais dix ans au bagne pour un stupide crime passionnel. Tout en chantonnant Douce Corse, le pays de mon entorse et en faisant tinter les glaçons, je dus reconnaître que ma conscience n’était pas beaucoup plus tranquille que celle de Petit Loup, si on tenait compte de ce malheureux billet d’avion glissé sur la poitrine de Bruno.

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