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Histoire du pied et autres fantaisies

Электронная книга - «Histoire du pied et autres fantaisies». Краткое содержание книги:

« Jusqu'où irons-nous ? Jusqu'à quand serons-nous vivants ? Quelles raisons donnerons-nous à notre histoire ? Parce qu'il faudra bien un jour trouver une raison, donner une raison, nous ne pourrons pas accréditer notre innocence. Où que nous soyons, quelle que soit notre destination finale (si une telle chose existe), il nous faudra rendre compte, rendre des comptes.
J'ai été, j'ai fait, j'ai possédé. Et un jour je ne serai plus rien. Pareil à ce wagon lancé à une vitesse inimaginable, incalculable, sans doute voisine de l'absolu, entre deux mondes, entre deux états. Et pas question qu'aucun d'entre nous retourne jamais à ses états, je veux dire à son passé, à ce qu'il, à ce qu'elle a aimé. Pour cela les visages sont figés, immobiles, parfois terreux, on dirait des masques de carton bouilli ou de vieux cuir, avec deux fentes par où bouge le regard, une étoile de vie accrochée au noir des prunelles. »
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Mais tout doit finir, tôt ou tard. Le poids, les nausées, les vertiges. Christian a compris le premier. Les filles, Rita, les autres, personne n’a deviné, mais Christian a l’instinct, peut-être qu’il est plus attentif. Un jour il l’arrête dans sa course : « Ujine, je peux te parler ? » Il n’y va pas par quatre chemins : « Dis-moi la vérité, c’est pour quand ? » Il a un tic dans les yeux quand il est en colère. « Pourquoi tu m’as menti ? » Ujine fond en larmes, pas pour l’attendrir, mais parce que d’un coup la réalité la rejoint. Elle s’assoit sur une chaise, elle se sent lourde, lourde et bête, et ça la fait pleurer davantage. « Évidemment, je ne t’aurais pas engagée. » Christian reste perplexe, sa colère est tombée. Il s’assoit en face d’Ujine. « Et lui ? Qu’est-ce qu’il dit, lui ? » Ujine hausse les épaules, lui, eh bien il n’y a pas de lui. « Donc tu es seule avec ton problème. » Il ajoute : « Comment tu as fait ça, je te croyais intelligente ? » Il sort une boîte de mouchoirs en papier. Décidément, c’est la réponse universelle aux larmes des filles-mères. « Bon, eh bien, tu travailles encore un peu, le temps que je trouve quelqu’un pour te remplacer. Après tu te débrouilles, OK ? » Pas de contrat, pas d’indemnités, rien à dire. En fin de compte avec une avance de trois mois, il n’était pas obligé, c’est lui, le gay, caractériel, exigeant qui aura été son seul soutien. Rita, quand Ujine a raconté, l’a engueulée : « Quoi, c’est tout ? Pas la peine d’avoir étudié le droit, c’est toi qui lui fais un cadeau ! » Le jour du départ, Christian embrasse Ujine sur les deux joues. « Tiens-moi au courant quand même ? » Et quand elle veut lui rendre sa boîte de cartes de visite au nom de l’agence, il refuse : « Garde-les, ça resservira peut-être l’année prochaine. »

La vie s’est ralentie en elle, autour d’elle. Ujine observe les changements, jour après jour. C’est un point chaud, au centre de son corps, et aussi dans la chambre, dans l’immeuble. Quelque chose en train de s’ouvrir, et en même temps qui l’enferme et la protège. Un silence.

Après la fièvre du boulot à l’agence, le mouvement s’est calmé, il n’y a plus d’expectative, plus de plan. Mais il n’y a pas rien. Il y a de la force, de la puissance. Pas de la sagesse, cela non, pas de la raison. Une pulsion de vie qui bat dans ses plis, qui bouge. Chez la gynéco, Ujine écoute pour la première fois les battements de cœur du fœtus, assourdis et impétueux, amplifiés par le haut-parleur. Un rythme différent du sien, plus rapide.

Quand elle sort dans la rue, malgré la neige qui encombre les trottoirs, elle entend le battement. Il recouvre tout, même les grondements des moteurs, même le vacarme des boggies du métro.

Le temps est long. Chaque seconde, chaque geste, naguère insignifiant, indifférent, aujourd’hui s’éternise. Ujine s’étonne de vivre chaque instant comme s’il ne devait jamais finir. Elle comprend qu’elle vit avec quelqu’un, non pas avec Samuel ou avec Christian, mais avec quelqu’un d’autre qui est son double en elle-même.

Un poids. Ça ne peut pas être le fœtus, à peine quelques grammes de chair, presque pas d’os. Mais son ventre s’arrondit, se remplit de liquide, ses seins se gonflent, elle aperçoit des veines là où la peau était lisse, les mamelons se sont durcis, ils sont hérissés de petites pointes. La nuit, elle étouffe, elle transpire, elle envoie promener la couette. Les orteils écartés comme à la plage, elle pose les mains sur son ventre pour sentir les ondes et les frissons. Elle est le centre de l’univers, tout vire autour d’elle. Par la fenêtre sans rideaux, elle regarde la nuit. L’astre avance lentement, il est un dieu à la beauté infinie, il la regarde en retour et elle reçoit l’onde de bienfait qui la recouvre. Elle sait qu’elle aura la force d’aller jusqu’au bout, de vivre son histoire. Elle sait qu’elle ne sera plus jamais seule. Plus rien d’autre n’a d’importance. Le téléphone portable peut vibrer sur la table de nuit, la petite fenêtre s’éclairer. Peut-être que c’est Samuel qui a retrouvé son numéro et qui appelle. Peut-être qu’il sait tout, qu’il a tout appris. Il a fait son enquête, et maintenant il voudrait bien savoir. Il croit qu’il a des droits. Ujine ne laisse pas de message d’accueil sur son répondeur, juste la voix de Kiri Te Kanawa qui chante Bailero… Cette voix qu’elle aime, qui parle pour elle. Comme si le temps avait cessé, ce qui était, ce qui ne sera plus, la même chose, la même seconde infiniment longue.

Ujine a deux déconvenues.

La première, elle prend un taxi pour rouler au hasard, un luxe incroyable, déraisonnable. Elle se sent trop grosse pour marcher. Elle dit au chauffeur : « Vous roulez, je vous indiquerai le chemin. » Le bonhomme ne répond pas, il jette de temps à autre un coup d’œil suspicieux dans le rétroviseur. Il est comme sa bagnole, minable. Un vieux, les cheveux gris frisotés, une moustache tombante jaunie par la nicotine. Il sent le Cologne et l’urine, il conduit probablement avec une couche-culotte pour ne pas avoir à s’arrêter. Justement, dans les collines, elle trouve un coin isolé, brumeux. « Arrêtez ici, s’il vous plaît. » C’est la rase campagne, pas une maison, pas une auto. « J’en ai pour un instant. » Il laisse tourner le moteur, il descend de voiture pour allumer une cigarette. Ujine frissonne dans le brouillard, les fines gouttes couvrent son visage, collent ses cheveux sur son front. Les grandes herbes sont immobiles, figées dans l’air, sans fleurs, de simples lances courbées. Les eulalies. C’est la première fois qu’elle revient depuis la fois avec Samuel, quand la vie s’est enracinée dans son ventre. C’est bien une mémoire du futur, fragile et tenace comme les grandes herbes humbles. Ujine revient vers l’auto, elle dit au chauffeur : « Vous avez vu comme c’est beau ? » Mais lui tète son mégot mouillé, il lâche : « Ces foutues mauvaises herbes, ça nous vient sûrement de Chine ! » Elle pourrait en rire, ou en pleurer.

L’autre problème est venu de Rita. Quand elle a su qu’Ujine était enceinte, toute seule, sans secours, elle a commencé à venir plus souvent, elle apportait des fruits, elle faisait des démarches pour la clinique, elle invitait des gens de sa communauté, une église où elle chante chaque samedi après-midi, et Ujine l’a même accompagnée. C’est dans un quartier cossu, loin de la pollution et des trafics. « Tu verras, ma chérie, tu seras bien, nous allons bien nous occuper de toi. » Ujine s’est inquiétée pour l’argent, ses économies ont fondu. « Ne parlons pas de ça, nous sommes des amies, non ? Je leur ai dit qu’on se connaît depuis toujours. » C’est bon d’avoir une amie, de ne pas être seule pour l’accouchement. À la clinique de Rita, ils ont été gentils. M. Gynéco est un petit homme rond et souriant avec une poigne rassurante. Rita est venue avec Ujine pour toutes les visites. Elle reste dans la salle d’attente en feuilletant des magazines, et quand Ujine sort, elle l’embrasse : « Ça a été ? Pas d’inquiétude ? On va vivre ça ensemble jusqu’au bout toutes les deux. » Seulement voilà, un jour, c’est tout proche de la date prévue, elle apporte à la clinique un dossier. « Tu dois signer là, et là. — C’est quoi, ces papiers ? » Rita passe son bras autour d’Ujine. « C’est pour le bébé, tu comprends ? Pour qu’il ait un avenir. » Ujine ne comprend pas, elle lit les formulaires. C’est un acte d’abandon, et quand elle le lit, ses yeux se remplissent de larmes. « Mais je veux garder le bébé, pourquoi tu me donnes ces papiers ? » Rita se veut compréhensive : « Je t’assure, ma chérie, c’est la meilleure solution, comment veux-tu faire autrement ? J’ai déjà trouvé une famille pour lui, des gens bien, tu les as vus à l’église, ils ont une belle maison, ils paieront tous les frais, c’est prévu, le bébé aura un vrai papa, une vraie maman. » Ujine est tellement désespérée qu’elle signe l’acte, elle écrit son nom dans la case.

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