L'homme de l'ombre
- Автор: Харрис Роберт
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Pocket
- ISBN: 978-2-266-18353-6
- Переводчик: Natalie Zimmermann
- Жанр: Политические детективы
Электронная книга - «L'homme de l'ombre». Краткое содержание книги:
A peine mis au travail, l'écrivain découvre des secrets que Lang n'a guère l'intention de révéler.
Des secrets explosifs susceptibles de bouleverser la politique mondiale… Des secrets susceptibles de tuer. Danger, oppression, panique : la tension monte.
— C’est bon, j’ai dit, laisse tomber.
— … savoir qu’il devait remettre le manuscrit de Lang à un nouveau nègre, savoir qui tu étais quand tu es sorti de la réunion et savoir où tu habitais. Parce que tu as dit qu’ils t’attendaient, non ? Ouah. Ça a dû être une sacrée opération à monter. Trop grosse pour un journal. Il doit s’agir d’un coup organisé par le gouvernement…
— Oublie ça, ai-je enfin réussi à lui glisser. Tu ferais mieux de monter dans ton avion.
— Oui, tu as raison. Enfin, bon voyage. Essaie de dormir dans l’avion. Tu as l’air un peu bizarre. On se reparle la semaine prochaine. Et ne t’en fais pas pour tout ça.
Il a raccroché.
Je suis resté un moment avec mon téléphone silencieux à la main. C’est vrai : je devais paraître bizarre. Je suis allé dans les toilettes. L’ecchymose, là où j’avais été frappé vendredi soir, avait viré au violacé et au noir, le tout, cerné de jaune, évoquant l’explosion d’une supernova dans un manuel d’astronomie.
On a peu après annoncé l’embarquement sur le vol de Boston et, une fois en l’air, je me suis calmé. J’aime ce moment où le paysage morne et gris disparaît peu à peu et où l’avion fonce à travers les nuages pour émerger en plein soleil. Qui peut rester déprimé à dix mille pieds d’altitude, quand le soleil brille et que vos malheureux congénères sont encore cloués au sol ? J’ai pris un verre. J’ai regardé un film. J’ai sommeillé un peu. Mais je dois avouer que j’ai passé toute la classe affaires au crible et que j’ai fait main basse sur tous les journaux du dimanche que j’ai pu trouver. Pour une fois, j’ai délaissé les pages sportives et lu tout ce qui avait été écrit sur Adam Lang et ces quatre terroristes présumés.
Nous avons entamé la phase d’approche de l’aéroport Logan à treize heures, heure locale.
Tandis que nous volions bas au-dessus de Boston, le soleil que nous avions pourchassé toute la journée semblait avancer avec nous au ras de l’eau, heurtant les gratte-ciel les uns après les autres pour en faire des colonnes jaillissantes de blanc et de bleu, d’or et d’argent, en un feu d’artifice sur verre et acier. O mon Amérique, ai-je songé, ma terre neuve à moi — pays où le marché du livre est cinq fois plus important que celui du Royaume-Uni —, éclaire-moi de ta lumière ! Pendant que je faisais la queue au contrôle de l’immigration, j’en étais presque à fredonner The Star Spangled Borner. Même le type des services de sécurité de la patrie — preuve vivante que plus le nom d’une institution est ringard, plus celle-ci exerce des fonctions staliniennes — n’a pu altérer mon optimisme. La simple idée qu’on puisse parcourir cinq mille kilomètres pour passer un mois sur Martha’s Vineyard en plein hiver lui a fait froncer les sourcils derrière son panneau de verre. À partir du moment où il a découvert que j’étais écrivain, il m’a traité avec au moins autant de méfiance que si j’avais porté une combinaison de saut orange.
— Qu’est-ce que vous écrivez, comme genre de livres ?
— Des autobiographies.
Ma réponse l’a visiblement dérouté. Il a supputé que je me moquais de lui, mais sans en être complètement certain.
— Des autobiographies, hein ? Faut pas être célèbre pour faire ça ?
— Plus maintenant.
Il m’a dévisagé avec insistance, puis a secoué lentement la tête, pareil à un saint Pierre fatigué devant les portes du paradis, confronté à un nouveau pécheur cherchant à le convaincre de le laisser entrer.
— « Plus maintenant », a-t-il répété avec une expression de dégoût infini.
Puis il a pris son tampon métallique et l’a abattu deux fois. Il me laissait entrer pour trente jours.
Une fois passés les contrôles d’immigration, j’ai rallumé mon portable. Il affichait un message de bienvenue de la secrétaire particulière de Lang, une certaine Amelia Bly, qui s’excusait de ne pouvoir envoyer de voiture me chercher à l’aéroport. Elle me suggérait donc de me rendre en car à Woods Hole pour prendre le ferry, et me promettait qu’une voiture serait là à mon arrivée à Martha’s Vineyard. J’ai acheté le New York Times et le Boston Globe, et les ai parcourus en attendant le départ du car pour voir ce qu’ils disaient sur l’affaire Lang, mais soit l’information leur était parvenue trop tard, soit cela ne les intéressait pas.
Le car était presque vide, et je me suis assis à l’avant, près du chauffeur, pour filer vers le sud dans un entrelacs de routes à plusieurs voies, quittant la ville pour la pleine campagne. Il faisait quelques degrés en dessous de zéro et le ciel était dégagé, mais il avait neigé peu de temps auparavant. La chaussée était bordée de congères, et la neige s’accrochait aux plus hautes branches de la forêt qui s’étendait de part et d’autre en grandes déferlantes vertes frangées de blanc. La Nouvelle-Angleterre, c’est un peu comme la vieille Angleterre sous stéroïdes — des routes plus larges, des forêts plus vastes, des espaces plus grands ; le ciel lui-même paraissait particulièrement immense et lumineux. J’avais la sensation gratifiante de gagner du temps en imaginant un dimanche soir sombre et humide à Londres alors que je me trouvais dans ce paysage hivernal par un après-midi étincelant. Cependant, la lumière a fini par décliner ici aussi. Je crois qu’il devait être près de dix-huit heures quand nous sommes arrivés à Woods Hole et nous sommes arrêtés devant la gare du ferry. La lune et les étoiles s’étaient déjà levés.
Curieusement, ce n’est qu’en voyant le panneau du ferry que je me suis souvenu d’avoir une pensée pour McAra. Je n’avais, et c’était compréhensible, pas vraiment envie de m’étendre sur le côté « prendre la place du mort » de ma mission, surtout après mon agression. Mais alors que je tirais ma valise dans la gare pour acheter un billet au guichet, puis une fois ressorti dans le vent glacial, il n’était pas difficile d’imaginer mon prédécesseur exécutant les mêmes gestes tout juste trois semaines plus tôt. Il avait bu, bien sûr, ce qui n’était pas mon cas. J’ai regardé autour de moi. Il y avait plusieurs bars de l’autre côté du parking. Peut-être était-il entré dans l’un d’entre eux ? Un verre ne m’aurait pas fait de mal. Mais alors, j’aurais très bien pu m’asseoir sur le même tabouret que lui, et j’ai trouvé que cela aurait eu quelque chose de morbide, un peu comme de suivre ces circuits de scènes de meurtres qu’on propose à Hollywood. J’ai donc préféré prendre la queue des passagers en m’efforçant de lire le magazine du dimanche du Times, tourné vers le mur pour m’abriter du vent. Il y avait un panneau en bois avec une inscription peinte : « LE NIVEAU DE MENACE IMMINENTE EST ÉLEVÉ DANS TOUT LE PAYS. » Je respirais l’odeur de la mer, mais il faisait trop sombre pour que je puisse la voir.
Le problème, c’est qu’une fois qu’on a commencé à penser à quelque chose, on n’arrive pas toujours à s’arrêter. La plupart des voitures qui attendaient d’embarquer avaient le moteur qui tournait au ralenti pour permettre à leurs occupants de garder le chauffage allumé, et je me suis retrouvé à chercher une Ford Escape SUV de couleur brune dans la file. Puis, une fois sur le bateau, lorsque j’ai gravi l’escalier métallique sonore qui menait au niveau des passagers, je me suis demandé si c’était le chemin qu’avait suivi McAra. Je me suis répété de ne plus y penser, que je me faisais des idées pour rien. Mais j’imagine que les ombres et les écrivains de l’ombre font naturellement bon ménage. Je me suis installé dans la cabine confinée réservée aux passagers et j’ai observé les visages honnêtes et ordinaires de mes compagnons de voyage, puis, au moment où le ferry s’écartait d’une secousse du quai d’embarquement, j’ai plié mon journal et je suis sorti prendre l’air sur le pont.