La maison Tellier (1881)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La maison Tellier (1881)». Краткое содержание книги:
Se situant dans la continuité des récits sur la prostitution, elle constitue la nouvelle réaliste la plus célèbre de Maupassant après « Boule de suif ».
La maison close d'une petite ville normande, tenue par Madame Tellier, est « fermée pour cause de première communion » au grand dam des habitués. Après un voyage en chemin de fer, les pensionnaires assistent à la cérémonie et sont émues par Constance, nièce de Madame Tellier, et l’atmosphère de recueillement de l’église, si bien qu'elles passeront pour de saintes femmes. Après l'événement sacré, Joseph Rivet, le frère de Mme Tellier, donne une fête en l'honneur de ces visiteuses qui lui ont valu d'être le point de mire du village. Mais à la fin des festivités, éméché, il cherche à obtenir plus…
Quel sens donnait-elle à ce mot ? En des cas pareils, « finir » peut en avoir au moins deux. Pour la faire taire je passai des yeux à la bouche et je donnai au mot « finir » la conclusion que je préférais. Elle ne résista pas trop, et quand nous nous regardâmes de nouveau, après cet outrage à la mémoire du capitaine tué au Tonkin, elle avait un air alangui, attendri, résigné, qui dissipa mes inquiétudes.
Alors, je fus galant, empressé et reconnaissant. Et après une nouvelle causerie d’une heure environ, je lui demandai :
— Où dînez-vous ?
— Dans un petit restaurant des environs.
— Toute seule ?
— Mais oui.
— Voulez-vous dîner avec moi ?
— Où çà ?
— Dans un bon restaurant du boulevard.
Elle résista un peu. J’insistai : elle céda, en se donnant à elle-même cet argument : « Je m’ennuie tant… tant… » puis elle ajouta : « Il faut que je passe une robe un peu moins sombre. »
Et elle entra dans sa chambre à coucher.
Quand elle en sortit, elle était en demi-deuil, charmante, fine et mince, dans une toilette grise et fort simple. Elle avait évidemment tenue de cimetière et tenue de ville.
Le dîner fut très cordial. Elle but du champagne, s’alluma, s’anima et je rentrai chez elle, avec elle.
Cette liaison nouée sur les tombes dura trois semaines environ. Mais on se fatigue de tout, et principalement des femmes. Je la quittai sous prétexte d’un voyage indispensable. J’eus un départ très généreux, dont elle me remercia beaucoup. Et elle me fit promettre, elle me fit jurer de revenir après mon retour, car elle semblait vraiment un peu attachée à moi.
Je courus à d’autres tendresses, et un mois environ se passa sans que la pensée de revoir cette petite amoureuse funéraire fût assez forte pour que j’y cédasse. Cependant je ne l’oubliais point… Son souvenir me hantait comme un mystère, comme un problème de psychologie, comme une de ces questions inexplicables dont la solution nous harcèle.
Je ne sais pourquoi, un jour, je m’imaginai que je la retrouverais au cimetière Montmartre, et j’y allai.
Je m’y promenai longtemps sans rencontrer d’autres personnes que les visiteurs ordinaires de ce lieu, ceux qui n’ont pas encore rompu toutes relations avec leurs morts. La tombe du capitaine tué au Tonkin n’avait pas de pleureuse sur son marbre, ni de fleurs, ni de couronnes.
Mais comme je m’égarais dans un autre quartier de cette grande ville de trépassés, j’aperçus tout à coup, au bout d’une étroite avenue de croix, venant vers moi, un couple en grand deuil, l’homme et la femme. O stupeur ! quand ils s’approchèrent, je la reconnus.
C’était elle.
Elle me vit, rougit, et, comme je la frôlais en la croisant, elle me fit un tout petit signe, un tout petit coup d’œil qui signifiaient : « Ne me reconnaissez pas. » mais qui semblaient dire aussi : « Revenez me voir, mon chéri. »
L’homme était bien, distingué, chic, officier de la Légion d’honneur, âgé d’environ cinquante ans.
Et il la soutenait, comme je l’avais soutenue moi-même en quittant le cimetière.
Je m’en allai stupéfait, me demandant ce que je venais de voir, à quelle race d’êtres appartenait cette sépulcrale chasseresse. Était-ce une simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les tombes les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse, et troublés encore du souvenir des caresses disparues ? Était-ce unique ? Sont-elles plusieurs ? Est-ce une profession ? Fait-on le cimetière comme on fait le trottoir ? Les Tombales ! Ou bien avait-elle eu seule cette idée admirable, d’une philosophie profonde d’exploiter les regrets d’amour qu’on ranime en ces lieux funèbres ?
Et j’aurais bien voulu savoir de qui elle était veuve, ce jour-là ?
9 janvier 1891
Sur l'eau
J’avais loué, l’été dernier, une petite maison de campagne au bord de la Seine, à plusieurs lieues de Paris, et j’allais y coucher tous les soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la connaissance d’un de mes voisins, un homme de trente à quarante ans, qui était bien le type le plus curieux que j’eusse jamais vu. C’était un vieux canotier, mais un canotier enragé, toujours près de l’eau, toujours sur l’eau, toujours dans l’eau. Il devait être né dans un canot, et il mourra bien certainement dans le canotage final.
Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui demandai de me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voilà immédiatement mon bonhomme qui s’anime, se transfigure, devient éloquent, presque poète. Il avait dans le cœur une grande passion, une passion dévorante, irrésistible : la rivière.
Ah ! me dit-il, combien j’ai de souvenirs sur cette rivière que vous voyez couler là près de nous ! Vous autres, habitants des rues, vous ne savez pas ce qu’est la rivière. Mais écoutez un pêcheur prononcer ce mot. Pour lui, c’est la chose mystérieuse, profonde, inconnue, le pays des mirages et des fantasmagories, où l’on voit, la nuit, des choses qui ne sont pas, où l’on entend des bruits que l’on ne connaît point, où l’on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetière : et c’est en effet le plus sinistre des cimetières, celui où l’on n’a point de tombeau.
La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l’ombre, quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n’éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante c’est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer ; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l’eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l’Océan.
Des rêveurs prétendent que la mer cache dans son sein d’immenses pays bleuâtres où les noyés roulent parmi les grands poissons, au milieu d’étranges forêts et dans des grottes de cristal. La rivière n’a que des profondeurs noires où l’on pourrit dans la vase. Elle est belle pourtant quand elle brille au soleil levant et qu’elle clapote doucement entre ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.
Le poète a dit en parlant de l’Océan :
Eh bien, je crois que les histoires chuchotées par les roseaux minces avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus sinistres que les drames lugubres racontés par les hurlements des vagues.
Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je vais vous dire une singulière aventure qui m’est arrivée ici, il y a une dizaine d’années.
J’habitais, comme aujourd’hui, la maison de la mère Lafon, et un de mes meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renoncé au canotage, à ses pompes et à son débraillé pour entrer au Conseil d’État, était installé au village de C…, deux lieues plus bas. Nous dînions tous les jours ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi.