Retour des étoiles
- Автор: Лем Станіслав
- Год: 1979
- Язык: французский
- Год: DENO
- Переводчик: Michel de Wieyska
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Retour des étoiles». Краткое содержание книги:
La principale étrangeté de cette société est que tous les individus sont « bettrisés » alors qu’ils sont encore des enfants. La « bettrisation » est une intervention chimico-biologique sur le cerveau (pour des raisons bien compréhensibles l’auteur entre peu dans les détails) qui diminue de façon très importante l’agressivité naturelle de l’être humain. Les nouvelles générations sont « gentilles » et ne peuvent tout simplement pas « penser » le mal ni la violence. Mêmes les opérations chirurgicales sont difficiles à faire pour les êtres humains et ce sont donc des robots qui s’en chargent. Les hommes sont constamment sous contrôle et les normes sociales veulent qu’ils absorbent régulièrement des substances calmantes. A côté de ça, le développement intellectuel et émotionnel des hommes et des femmes semble normal…
— Je vois ça pour la première fois … une cigarette tu dis ? Mais comment peux-tu aspirer la fumée comme ça ? Non, attends, c’est plus important. Brytt, ce n’est pas du tout du lait. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, mais on donne toujours du brytt à un inconnu.
— A un homme ?
— Oui.
— Et alors, qu’est-ce que ça fait ?
— Ça le rend plus sage … Si tu demandais ça à un biologiste ?
— Au diable, les biologistes. Est-ce que ça veut dire qu’un homme qui a bu du brytt ne peut rien faire ?
— Naturellement.
— Et s’il refusait de le boire ?
— Comment pourrait-il refuser ?
— Tu ne vas pas le forcer, me mis-je à lui expliquer patiemment.
— Un fou pourrait ne pas vouloir en boire, dit-elle tout bas, mais je n’en ai jamais entendu parler, jamais …
— C’est une sorte d’usage ?
— Je ne sais quoi te répondre. Est-ce par habitude que tu ne te promènes pas tout nu ?
— Ah ! oui. En quelque sorte oui. Mais sur une plage on pouvait se déshabiller.
— Complètement ? demanda-t-elle avec un soudain intérêt.
— Non, pas tout à fait. Un maillot de bain … mais il y avait des groupes de mon temps, des nudistes, qui …
— Je sais. Non, ce n’est pas ça, je pensais que vous tous …
— Non, non. Alors, boire ça, c’est comme porter des vêtements ? C’est aussi nécessaire ?
— Oui, quand un homme et une femme sont ensemble.
— Et après ?
— Quoi après ?
— La seconde fois ?
La conversation était vraiment stupide et je me sentais très bête, mais il fallait que j’apprenne, à la fin.
— Après, ça dépend. Certains boivent toujours du brytt.
— Ah ! la soupe noire, m’exclamai-je.
— C’est quoi, ça ?
— Non, rien. Et si la fille va chez l’homme, que font-ils ?
— Il en boit chez lui.
Elle me regarda comme si j’éveillais en elle la pitié. Mais j’étais tenace.
— Et s’il n’en a plus ?
— Comment peut-il ne pas avoir de brytt ?
— Je ne sais pas. Ou bien il n’en a plus … Ou bien il peut … mentir.
Elle éclata de rire.
— Parce que tu croyais que je gardais toutes ces bouteilles à la maison ? Ici ?
— Non ? Et où alors ?
— Je ne sais même pas d’où elles viennent. Ça existait de ton temps, les canalisations ?
— Ça existait, acquiesçai-je, morose. Naturellement, il pouvait ne pas y en avoir ! Je pouvais être monté dans ma fusée directement d’un arbre ! Un instant la colère me prit, mais je me calmai. Finalement ce n’était pas sa faute.
— Alors, tu vois, est-ce que ça t’intéressait de savoir d’où venait l’eau avant de …
— Ne termine pas, j’ai compris. Bon, alors c’est un moyen de sécurité ? Bizarre …
— Je ne le pense pas, dit-elle. C’est quoi ce truc blanc, là, sous le chandail ?
— Une chemise.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Tu n’as jamais vu de chemise ? C’est du linge, quoi. En nylon.
Je retroussai ma manche et lui montrai.
— Intéressant, fit-elle.
— C’était une habitude … que pouvais-je dire d’autre ? En effet ils m’avaient dit à l’Adapte de ne plus m’habiller comme il y a un siècle ; je n’avais pas voulu. Néanmoins je ne pouvais ne pas admettre ses raisons, le brytt était pour elle ce qu’une chemise était pour moi. Car personne ne nous forçait à en porter, cependant tout le monde le faisait. Apparemment, c’était pareil pour le brytt.
— Combien de temps ça agit, ton brytt ?
Elle rougit un peu.
— Tu n’es pas pressé ? Je ne sais pas encore si …
— Je n’ai rien dit de mal, me défendis-je, je voulais juste savoir … Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Qu’est-ce que tu as ? Nais ! ?
Elle se leva lentement. S’abrita derrière un fauteuil.
— Combien de temps, m’avais-tu dit ? Cent vingt ans ?
— Cent vingt-sept. Et alors ?
— Est-ce que tu as été bettrisé ?
— C’est quoi ça encore ?
— Tu ne l’as pas été ?
— Je ne sais même pas de quoi tu parles. Nais ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Non … tu ne l’as pas été … murmurait-elle. Si tu l’avais été, tu saurais probablement …
Je voulus m’approcher d’elle. Elle leva les mains.
— Ne t’approche pas. Non ! Non ! Je t’en supplie !
Elle recula jusqu’au mur.
— Tu disais toi-même que ce brytt … voilà, voilà, je m’assieds. Là, tu vois, je suis assis, calme-toi. C’est quoi cette histoire de bé … machin-chose ?
— Je ne sais pas exactement. Mais … tout le monde est bettrisé, à la naissance …
— Et qu’est-ce que c’est ?
— Il me semble qu’on introduit un produit dans le sang …
— A tout le monde ?
— Oui. Parce que sans ça … le brytt, ça ne … marche pas. Bouge pas !
— Allez, ne sois pas ridicule.
J’écrasai ma cigarette.
— Je ne suis pas une bête féroce … Ne te fâche pas mais … moi, j’ai l’impression que c’est une obsession chez vous tous … C’est tout à fait comme si on mettait des menottes à tout le monde sous prétexte qu’il y ait des voleurs. Enfin … on peut avoir un peu de confiance, n’est-ce pas ?
— T’es formidable. Elle donnait l’impression de s’être calmée un peu mais elle restait debout. Alors pourquoi cela t’a-t-il tant étonné que j’amène un étranger chez moi ?
— C’est autre chose.
— Je ne vois pas de différence. Tu es sûr de ne pas avoir été bettrisé ?
— Je ne l’ai pas été.
— Peut-être maintenant ? Depuis ton retour ?
— Je ne sais pas. Ils m’ont fait toute sorte de piqûres … Mais, quelle importance ?
— Ça en a. Ils t’ont fait des piqûres ? C’est bien.
Elle s’assit.
— Je voudrais te demander une chose, dis-je le plus calmement possible. Tu vas me l’expliquer.
— Quoi ?
— Ton effroi. Tu avais peur que je te saute dessus, ou quoi ? C’est absurde !
— Non, quand on y réfléchit, non — mais ce fut très fort, tu comprends ? Un choc. Je n’avais jamais vu d’homme qui ne fût pas …
— Mais comment peut-on le reconnaître ?
— On peut. Et comme c’est facile !
— Comment ?
Elle ne répondit pas.
— Nais …
— …mais …
— Oui ?
— J’ai peur …
— De le dire ?
— Oui.
— Mais pourquoi ?
— Tu comprendrais si je te le disais. Tu vois, la bettrisa-tion, ce n’est pas seulement pour le brytt …le brytt, ce n’est qu’un effet secondaire … Il s’agit d’autre chose …
Elle était pâle. Ses lèvres tremblaient. « Quel monde, pensai-je, quel monde ! »
— Je ne peux pas. J’ai atrocement peur.
— De moi ?
— Oui.
— Je te jure que …
— Non, non, je te crois … seulement … non. Tu ne peux pas le comprendre.
— Tu ne me le diras pas ?
J’avais dû trouver le ton juste pour l’apaiser. Son visage prit une expression sévère. Je voyais dans ses yeux combien cela lui coûtait.
— C’est pour … pour qu’on … ne puisse pas … tuer.
— Pas possible ? ! Tuer un homme ?
— Personne …
— Pas même un animal ?
— Pas même. Personne …
Elle croisait et décroisait les doigts, ne me quittant pas du regard — comme si, par ces paroles, elle m’avait délivré d’une chaîne invisible, comme si elle m’avait donné un poignard pour la transpercer.