Il y eut un léger bruit.
Mme Manivelle, la concierge du 112, qui était occupée à décacheter une lettre à la vapeur, se tourna vers l'aquarium où deux poissons d'un rouge un peu galeux se faisaient chier entre des algues de plastique tellement bien imitées que Bombard s'y serait laisse prendre. Elle comprit que le bruit insolite n'était pas imputable aux cyprins.
Alors, elle poussa la porte de sa chambre, car le fameux bruit ne venait pas de l'extérieur.
— Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda la pipelette, mais moins distinctement que je ne l'écris.
Le martien hocha du casque et montra ce qu'il tenait à la main droite. Mme Manivelle possédait la télévision ; elle sut donc tout de suite qu'il s'agissait d'un revolver. Elle espéra pouvoir crier, mais la frayeur lui nouait les cordes vocales en un écheveau inextricable. Son visiteur appuya le canon de l'arme contre le front ridé de la chère femme et pressa la détente. Mme Manivelle eut consécutivement un grand trou dans la tête dont elle ne ressentit aucune souffrance, ayant immédiatement perdu la vie.
— Sous-chapitre 3 —
Firmin Dubard, curé de son état, récitait un petit pater d'entretien au-dessus de son bol de cacao, en forçant bien sur les diphtongues pour refroidir le breuvage. Il attendait que sa servante lui apporte les croissants Danerolles qu'elle enfournait à son intention chaque matin, tout de suite après l'élévation, lorsque la petite sonnette retentit, annonçant qu'un (ou une) pénitent(e) le réclamait au confessionnal. L'excellent prêtre ressentit quelque chose qui ressemblait à du courroux.
« C'est bien la merde, bordel ! s'écria-t-il dans son for intérieur. Faire chier le monde à pas huit heures pour se vider de quelques niaiseries, ça mériterait des coups de pompe dans l'oigne ! »
— On a sonné, prévint la dame Mathilde qui débouchait de la cuisine derrière un plateau chargé de croissants croustillants.
— Je sais, madame Mathilde, répondit l'abbé Dubard. Quelque âme en peine soucieuse de se libérer au plus vite, sans doute.
— C'est quand même un peu tôt pour confesse, fit Mathilde, d'autant que nous ne sommes pas encore en période pascale.
« Tu parles que c'est tôt, vieille taupe ! pensa l'ecclésiastique, au moment de la jaffe, venir me casser les roupettes, y a de l'abus ! »
Et tout haut, il déclara :
— Il n'est point d'heure pour le repentir, ma chère. Si ce pénitent a besoin de mon sacerdoce, il va l'avoir.
— Avant ou après le petit déjeuner ?
C'était la question que se posait précisément le prêtre. Les effluves du cacao lui prêchaient « l'après », mais sa gourmandise plaidait pour « l'avant ».
« Nom de Dieu, je vais l'expédier, ce veau, et ensuite je pourrai prendre tout mon temps. »
— Mettez les croissants au chaud, je reviens.
Là, il tirait, avec cette promesse, un chèque sans provision sur le futur.
Le prêtre respira un grand coup son cacao (pas une de ces saloperies instantanées, dites solubles, qui font songer aux distributeurs de stations-services, mais du vrai cacao totalement néerlandais et cuit à feu doux avec du lait de la ferme) et quitta le presbytère pour gagner l'église.
* * *
Des pieds dépassaient du confessionnal.
Des pieds d'homme, précédés d'un bas de pantalon de cuir noir.
Dubard mit son étole et s'installa dans la partie centrale du confessionnal.
Il fit coulisser la petite trappe le séparant de son client. Seule, une grille de bois resta interposée entre le prêtre et le pénitent.
« Heureusement que c'est un mec, pensa Dubard, les gonziers vont droit aux faits, alors qu'il faut accoucher les grognaces aux petits fers. »
— Je vous écoute, murmura l'abbé.
Il n'entendit rien car la balle lui fit dans l'oreille un cratère de la largeur d'un entonnoir à vidange.