VIANDE FROIDE
Le docteur Chaudelance se redressa et nous tendit sa main gantée de caoutchouc vert. L’extrémité des doigts était maculée de sang. Il réalisa la chose et corrigea son geste en arrachant le gant d’un claquement sec qui fit songer à une détonation. Nous pressâmes sans enthousiasme excessif sa dextre dénudée qui venait de barboter, louche canard sanieux, dans des entrailles froides.
— Mes respects, monsieur le directeur, fit-il au Vieux.
Achille au nez léger tenait sa fine pochette de soie plaquée sur ses voies respiratoires. Il considérait le mort avec écœurement et rancune.
— Superbe cadavre ! exulta Chaudelance. Voilà un homme qui cultivait sa forme. Vous avez vu ces muscles ? Une statue d’Apollon ! Pas un pouce de graisse. Son foie est impeccable : on en mangerait ! Le cœur était fait pour fonctionner un demi-siècle encore. Et les poumons, dites ! Ça c’est du poumon ! Ce bonhomme n’a jamais fumé ; pas le plus léger brouillard.
— Bref, conclus-je, c’est un mort pétant de santé que vous tailladez, docteur !
— Exactement ! approuva le légiste.
Il était tout rond, tout chauve, tout content de vivre en explorant de la barbaque d’homme. Il raffolait des liqueurs ; tu pouvais pas lui être plus agréable qu’en lui offrant une grande bouteille de Cointreau[1].
Le Dabe retira un court instant sa pochette pour demander :
— Les causes du décès, docteur ?
— Injection massive de cyanure.
— Où ça ?
— A deux centimètres du talon d’Achille, répondit Chaudelance en souriant. Vous vous rappelez « le coup du parapluie » à Londres ? Et ensuite ce film de Gérard Oury qui s’en inspirait ? Eh bien, ça !
Il revint à son patient :
— Belle gueule, n’est-ce pas ?
— Il pouvait ! grommela le Vieux : un cousin de la famille royale d’Angleterre, merci du peu !
Pour cette baderne bourgeoise, tout individu qui charriait du bang bleu dans ses veines était automatiquement beau comme un dieu grec, eût-il le nez camard, les pieds bots, une cyphose plus marquée que celle de Quasimodo et des bubons plein la frite.
J’interviens, très flic :
— Quelque chose à signaler, docteur ? Une particularité physique, voire une anomalie ?
— Je la gardais pour la bonne bouche, fait Chaudelance, car elle est de taille !
Je frétille des roustons.
Le Vénérable a remis son tampon de soie sous son rabouif. Il attend, glacé.
Le légiste se penche. Sous la table de dissection, il y a une tablette de verre supportant ses instruments. Il se saisit d’une petite cuvette émaillée. Dans celle-ci se trouve une espèce de capsule de la dimension d’un cocon de ver à soie. L’objet est plus ou moins souillé de matière brunâtre.
— J’ai trouvé cette chose dans l’intestin du cousin, déclare-t-il, toujours rigolard. Je crois qu’il s’agit d’un étui en fibre de verre.
Il présente la cuvette à Chilou.
— Prenez, monsieur le directeur.
Tu verrais sa frime, au Dabuche ! Sûr qu’il va gerber !
Il se recule, apeuré, comme si cent un dalmachiens lui montraient leurs crocs.
— Occupez-vous de « ça », San-Antonio !
San-Antonio se saisit de la cuvette et examine désespérément la pièce de dissection carrelée. J’aperçois ce qu’il me faut : un évier. Je vais ouvrir le robinoche d’eau chaude et présente la cuvette sous le jet impétueux. Au bout d’un moment, je collecte plusieurs feuilles de papelard à vaisselle à un rouleau opportun et nettoie la capsule. N’ensuite je glisse la trouvaille du doc dans le compartiment monnaie de mon larfouillet.
Le Dirlo se trouve maintenant à bonne distance du cadavre.
— Vous pouvez « me » le recoudre proprement ? fait-il à Chaudelance.
— Je ne lui ai pas encore scié le crâne, objecte le légiste.
— Gardez-vous-en bien, malheureux ! J’ai reçu des instructions, en haut lieu : on va le rapatrier en Angleterre après l’avoir rendu le plus pimpant possible. Pas de vagues ! Aux Affaires étrangères, on exige un maximum de discrétion. Officiellement, Lord Kouettmoll est décédé d’une rupture d’anévrisme, tout comme notre fabuleux De Gaulle. Je vais prévenir l’ambassade de Grande-Bretagne de ce regrettable incident. Si j’avais appris plus tôt l’identité de la victime, j’aurais interdit qu’on pratique l’autopsie. Grâce au ciel, vous n’avez pas commencé par la tête !