Le lièvre, ils l’ont eu aux abords du champ de Jouanhaut. Le retour a été éreintant : sept kilomètres sur cette route sinistre mais qui m’est chère entre ces deux murailles de pins — « Tout est à Madame, aussi loin que vous regardiez ! » ne manque jamais de proclamer Duberc tout le long de la route, avec son étrange orgueil de moujik… C’est horrible d’écrire cela. Je savais d’avance qu’au retour ce serait près de moi que Simon, l’abbé, marcherait sans me parler. Laurent, c’était lui l’enfant tout à coup : il jouait à pousser du pied une pigne ; s’il l’amenait jusqu’à la maison, il aurait gagné.
Avec Simon, nous ne parlons de rien. Sans doute le curé a-t-il dû se plaindre devant lui de mon « mauvais esprit » et Simon m’admire de ce qu’à dix-sept ans je sois capable d’inquiéter cet être borné qui le tiendra sous sa coupe, tant qu’il sera un séminariste en vacances.
Je veux confesser ici devant Dieu mon imposture : ce qui me rend redoutable au Doyen et peut-être admirable aux yeux de Simon, ce sont de vagues notions retenues des propos de mon ami André Donzac, qui me rebat les oreilles de ce qu’il lit dans les Annales de philosophie chrétienne. Il porte aux nues un certain Père Laberthonnière, oratorien qui dirige cette revue et dont notre Doyen tient le nom en exécration : « C’est un moderniste, il sent le fagot », répète-t-il. Je le méprise d’user de cette image féroce et stupide : le fagot ! Il s’agit toujours pour eux de brûler ceux qui croient, les yeux ouverts.
Je n’en suis pas moins un imposteur puisque je leur assène, comme venant de moi, les propos incendiaires d’André et que j’ai l’air de savoir ce qu’ils ne savent pas alors que je suis aussi ignare qu’eux… Non, je me calomnie. Comme dit André, je suis entré en Pascal. Je ne me force pas pour lire Pascal ; surtout les « notes » de l’édition Brunschvicg, que m’a donnée André. Tout ce qui touche à Port-Royal me touche.
Simon Duberc, qui est bachelier, a-t-il lu Pascal ? Je le soupçonne de ne connaître aucun auteur du programme par un contact direct et de s’en tenir à son manuel… Il marchait auprès de moi. Je sentais cette odeur de transpiration qui imprègne sa soutane. Non qu’il soit sale : il l’est moins que sa famille paysanne, qui ne sait pas ce que c’est que se laver, moins peut-être que nous-mêmes, car pour pêcher au moulin, il se met à l’eau presque chaque jour. Il pêche les brochets et les assèges en frappant dans les souches des aulnes devant lesquels il a tendu des nasses… Mais je ne vais pas raconter des histoires de pêche.
En vérité, ce n’est pas tant le fumet de Simon qui me soulève le cœur que ce sixième petit doigt qu’il a à chaque main, cet appendice qui tremblote, et aussi à chaque pied, de sorte que ses souliers faits sur mesure paraissent aussi larges que longs : des pattes d’éléphant ! Mais le sixième orteil, je n’ai pas souvent l’occasion de le voir, tandis qu’à chacune de ses mains, ce cartilage sans phalange me fascine. Il ne cherche d’ailleurs pas à le dissimuler et se réjouit ouvertement de ce que ce petit doigt en trop lui épargnera la caserne. Ce n’est pas l’avis de son aîné Prudent : « Tu aurais pu entrer à Saint-Cyr… » C’est le seul propos que Prudent ait jamais tenu devant moi où ait apparu le rôle de tentateur qu’il joue auprès de son cadet selon maman et selon M. le Doyen.
J’ai pensé à un roman que je pourrais écrire sur ce thème : Prudent, chétif et maigre, et noir de peau, et dont toutes les dents sont pourries, et qui aime, je le sais, Marie Duros, sa voisine, la fille du charpentier, la sœur d’Adolphe Duros qui a vingt ans et qui est pareil à Hercule tel qu’il est reproduit dans mon histoire grecque — Prudent prendrait sa revanche par son frère sur ce monde dont il n’est lui-même qu’une moisissure… Sauf que comme tous les Duberc, il est intelligent. Sa révolte prouve qu’il l’est. À mon idée, dans cette histoire que j’imagine, Prudent devrait renoncer à Marie Duros et la pousser dans les bras de Simon. En fait, Marie Duros doit avoir horreur du cadet autant que de l’aîné et même beaucoup plus, à cause du petit doigt et de cette soutane qui lui resterait collée à la peau… Qu’en sais-je ? Je l’imagine, je suis sûr que c’est vrai, parce que je connais le garçon qu’aime Marie Duros, enfin qu’elle fréquente et qui est un ami d’Adolphe, son frère géant.