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Première tentative
Je laisse lentement retomber mes paupières, j’inspire profondément, je sens mon corps et, dans ma tête, je sens mon esprit.
C’est comme un petit nuage sphérique, cotonneux et argenté, flottant au centre de mon crâne. Il est doté de la capacité de s’agrandir. Élastique, il s’élargit, s’étale, devient un disque. Et plus il s’étend, plus ma conscience perçoit l’espace qui m’entoure. Tout mon esprit n’est qu’un large napperon vaporeux si fin qu’il en forme comme une membrane réceptive.
Je détecte les ondes qui viennent de loin et convergent jusqu’à moi. Des dizaines d’êtres vivants de toutes tailles, de toutes formes frémissent, respirent, pensent, émettent dans leur langage propre, et me font vibrer comme le bourdonnement des mouches fait osciller à distance la surface d’une toile d’araignée.
Je garde les yeux clos, j’écoute avec tous mes sens physiques et psychiques.
Là par exemple, je sens une onde.
Pas de doute, il y a un être qui réfléchit dans ma zone de sensibilité.
Je perçois une pensée inquiète.
J’ouvre les yeux, je cherche la source d’émission, je m’avance dans la direction d’où provient le signal.
Après mon esprit, ce sont mes yeux qui achèvent l’identification de cette source d’intelligence.
Je la vois. Elle est très belle.
Je continue d’avancer, à petits pas.
Mon système olfactif et mon système auditif complètent mon analyse.
Son parfum naturel est subtil.
Ses grands yeux bruns anxieux scrutent les alentours.
Elle déguste du bout des lèvres un gâteau crémeux. Visage fin, dents blanches étincelantes. Ses doigts aux longs ongles noirs sont fébriles, crispés sur la friandise.
Elle est vraiment ravissante.
Jadis j’aurais pu croire, dans une situation similaire, qu’elle faisait exprès de ne pas me regarder et qu’elle me narguait pour tester ma réaction. Mais grâce à mon nouvel état de conscience élargie, je la perçois comme une simple forme de vie remplie d’énergies, avec laquelle je dois pouvoir communiquer.
Il suffit de trouver la bonne longueur d’onde.
Approchons encore.
Je me concentre et j’envoie une pensée bien distincte dans sa direction :
Bonjour, mademoiselle.
Comme elle ne réagit pas, j’accompagne ma pensée d’un pas en avant. Le bois du parquet craque. Elle tourne la tête et sursaute en me voyant. Inquiète, elle s’enfuit, abandonnant son gâteau.
Elle détale de toute la puissance de ses jolies cuisses musclées.
Je la poursuis.
C’est une sportive. Elle file à grandes enjambées.
J’essaye de ne pas me faire distancer. J’arrive même à gagner du terrain. Je vois maintenant un détail qui m’avait échappé jusque-là et qui participe à son indéniable charme : elle a une longue queue fine et rose.
J’envoie une nouvelle pensée en me concentrant :
Bonjour, souris.
Elle accélère.
Hé, attendez ! Je ne veux pas vous faire de mal, je me fiche que vous voliez des gâteaux, je souhaite seulement vous parler.
Elle accélère encore.
Non, ne partez pas !
Sa queue rose virevolte derrière elle. Cette souris est vraiment très gracieuse. J’aime les êtres qui bougent harmonieusement leur corps.
Bon, il va falloir que je la rattrape si je veux arriver à un dialogue satisfaisant. J’accélère moi aussi, bousculant le tabouret dans la cuisine, effleurant un vase dans le salon, égratignant le tapis pour freiner.
Dans mon élan, je parviens de justesse à prendre le virage à gauche, puis à droite, je glisse en dérapage plus ou moins contrôlé sur le parquet ciré, je me récupère en griffant le sol. Déjà elle est loin, mais je la distingue encore, forme furtive disparaissant par la porte entrebâillée de la cave.