La série des San-Antonio naît en 1949 aux éditions Jacquier, puis, reprise par le Fleuve en 1950, elle vivote gentiment. En attendant qu’elle prenne sa vitesse de croisière et fasse la fortune de son créateur, Frédéric Dard a besoin d’écrire, non seulement parce qu’il est soumis aux nécessités matérielles de la vie, mais aussi parce qu’il possède un trop-plein d’énergie qui le pousse à démultiplier les formules littéraires — il fera des incursions dans la littérature d’épouvante[2] ou dans la romance pour jeunes filles[3].
L’Ange Noir est une courte série de romans policiers écrite en parallèle pour les éditions de La Pensée Moderne, mais on peut considérer qu’elle participe de la genèse de San-Antonio, dont elle aide à codifier l’écriture et à mettre en place les thèmes récurrents. Publiée sous des couvertures illustrées par Jef de Wulf, elle date de 1952, c’est-à-dire d’une époque où le créateur de San-Antonio a bien du mal à se décider entre une carrière de dramaturge (ses premiers succès financiers viendront de l’adaptation à la scène de La neige était sale de Georges Simenon), une carrière de romancier dans le genre naturaliste, et une vocation d’auteur de romans policiers pour des collections populaires.
Le contenu de ces aventures, que Frédéric Dard présente comme des confessions, surprend au premier abord. En effet, ce sont les épisodes fantaisistes de la vie d’un gangster américain sans foi ni loi, cruel et cynique, qui n’hésite pas à tuer. Rusé tout autant qu’athlétique, il déploie des trésors d’ingéniosité pour se tirer des mauvais pas que le sort lui réserve. Les récits sont violents et ne lésinent pas sur les aspects les plus scabreux des meurtres en tout genre qui les parcourent. Contrairement aux aventures de Kaput[4], autre série publiée sous pseudonyme quelques années après l’Ange Noir, l’ensemble se révèle moins sombre, presque joyeux. Frédéric Dard reste à distance de son sujet en versant dans le roman d’aventures. Et en effet, l’action est trépidante, sans temps mort. L’ensemble s’inspire des premiers volumes de la Série noire ; Peter Cheney bien sûr, mais aussi James Hadley Chase, qui est beaucoup plus brutal et multiplie les scènes de sadisme.
La grande cruauté du propos trouve son complément dans l’exercice de la virilité. L’Ange Noir est un tombeur, et comme San-Antonio, il aime à nous raconter dans le détail ses aventures croustillantes. Beau gosse autant qu’entreprenant, rien ne saurait lui résister. Les femmes qu’il croise se partagent en deux catégories : celles qui ne poursuivent que des buts obscurs et le trahissent presque par plaisir à la première occasion venue, et puis celles qui se damneraient pour lui, allant jusqu’à donner leur vie. C’est le cas de Sissy, son grand amour, dans le premier épisode, dont il recherchera au fil de ses aventures à retrouver la pureté. Tout comme San-Antonio, il saute sur tout ce qui porte une jupe, quel que soit l’âge, ce qui immanquablement lui attire des ennuis. Dans Un cinzano pour l’Ange Noir, tout occupé à caresser l’entrecuisse d’une jeune et belle femme qui l’a pris à bord de sa voiture, il ne remarque même pas qu’elle le mène dans la cour du 36 quai des Orfèvres. Cette volonté de parler de la sexualité donne d’ailleurs parfois des formules stylistiques étranges : « Ma main fend ses jambes comme un soc de charrue fend la terre généreuse », écrit-il dans Le Boulevard des allongés. Le complément de cette frénésie sexuelle est l’alcool, car l’Ange Noir boit beaucoup, abonné au Cinzano, ce qui est un peu curieux pour un Américain issu de la plèbe.
Comme dans les San-Antonio et dans les Kaput, le héros est aussi celui qui raconte. Les trois séries se veulent plus ou moins anonymes, sans auteur clairement identifié autrement que par un patronyme fantaisiste qui se veut mystérieux. Ici le nom de l’Ange Noir[5] n’est pas choisi au hasard, il renvoie nécessairement à une forme de pureté dans le crime, thème que Frédéric Dard développera longuement dans ses derniers ouvrages hors-série.
L’approche narrative est subjective : le héros intervient directement dans le récit, les aventures de l’Ange Noir sont écrites à la première personne du singulier et se déroulent de façon parfaitement linéaire, ce qui n’empêche pourtant pas la complexité de l’intrigue et le mystère. Dans le style, on reconnaît déjà la marque de Frédéric Dard, du moins telle qu’elle se développera dans les premiers San-Antonio. Par exemple, il multiplie les références humoristiques et plus ou moins absconses à la sexualité : dans Un cinzano pour l’Ange Noir, on peut lire : « La femme de l’armateur elle a droit à la brouette chinoise, au caméléon en spirales, au grand huit, le tout émaillé de bricoles », type de formule qui se retrouvera régulièrement sous la signature de San-Antonio dans les années cinquante. Ou alors il développe son goût pour l’absurde, toujours dans le même épisode : « Justement, à cet endroit, le mur est dégradé, comme un officier félon. » Dans Le Bouillon d’onze heures, ce sont les hommes politiques qui sont épinglés, avec une prédilection pour les centristes ou assimilés. Bien que l’Ange Noir soit américain, dans Le Boulevard des allongés, il ironise sur un individu aux « […] cheveux bruns peignés à la démocrate-chrétien ». Ce sera une constante chez San-Antonio, de dénigrer par la suite les hommes politiques, et particulièrement Jean Lecanuet dont il raccourcit le nom pour en faire « Canuet », qui devient une sorte d’injure. On appréciera aussi, dans le même épisode, le burlesque de la formule : « Il me regarde avec un rien d’admiration dans son œil de verre. »
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1
Initialement, le texte qui suit était présenté en quatrième de couverture du premier volume des Confessions : Le Boulevard des allongés. (N.d.E.)
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2
Voir Alexandre Clément, Frédéric Dard, San-Antonio et la littérature d’épouvante, Les polarophiles tranquilles, 2010.
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3
Anna Soleil, Jacquier, 1954, réédité en 2004 par les éditions Fayard.
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4
Rééditées au Fleuve dans leur édition originale : Kaput, Un tueur, 2016.
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5
C’est également le titre d’un roman de Cornell Woolrich (William Irish), auteur que Frédéric Dard connaissait et appréciait, mais celui-ci n’est paru qu’en 1953 en français. Cependant, en 1946 ce roman avait été porté à l’écran par Roy William Neill.