CHAPITRE 1.
Comment j’ai épousé la plus belle femme du monde
L’année où j’ai peint des roses, j’ai rencontré Isabelle. Je n’ai pas eu tout de suite l’idée de la torturer. Nul n’avait peint de roses depuis plus de cent ans. J’avais envie de la peindre. Je n’avais envie de la regarder, de la toucher, que pour la peindre. Elle est devenue folle de n’avoir pas compris cela. Ce sont les seuls moments heureux de ma vie.
La commanderie de Magnac, où nous vivions, était difficilement accessible. Je me souviens que nous quittions Paris pour y filer, en voiture de sport, passer l’hiver. La neige tombait derrière nous, bouclait les issues et nous commencions, pour des mois, notre dialogue, Isabelle et moi, enfermés seuls dans l’atelier.
La violence dont j’usais envers elle me servait à inventer les fausses violences que je mettais en avant pour parler de mes tableaux. J’essayais de les rendre aussi meurtriers que l’étaient nos contacts. Je déchirais mes toiles, sans conviction, pour leur donner l’air déchiré de nos journées, dans cette prison construite pour les chevaliers du Temple au bord du lac de Vassivière. Leur citadelle, construite selon leurs plans, et qui est devenue leur prison. À Vassivière aujourd’hui, sur l’île, on a construit un centre d’art contemporain, vigie absurde, îlot de snobisme sur un lac d’indifférence. J’ai été enchanté d’exposer sur ce ponton. Dans la commanderie, je rêvais aux cris des templiers qu’on torture, aux flammes des bûchers de Philippe le Bel.
Avec Nahoum, qui est devenue ma femme bien des années après — et comme dans un autre monde, une autre vie — nous nous sommes entendus à demi-mot. J’étais à demi mort, elle n’était qu’à demi célèbre : une célébrité de mannequin international. Elle voulait mieux : une fortune durable, un nom retentissant. Depuis qu’elle ne fait plus de publicités, qu’elle a renoncé à ses contrats et aux podiums, elle manipule comme elle veut les images. C’est comme cela que je lui suis apparu, moi le seigneur des images, celui qui lui donnerait, tant qu’il vivra, une dimension surhumaine, mondiale. Je l’ai mise dans mon musée. Sur un piédestal. Elle filme seule sa nouvelle vie. Elle fait des dizaines de films numériques de nos enfants, de nous deux nus. Elle a le talent des jolis cadrages. Uniquement des détails. Elle dissèque ses modèles, comme ses plantes dans sa serre. Elle se place derrière le grand aquarium de la chambre des enfants et elle filme les poissons rouges qui passent à travers l’épaisseur du verre, derrière l’eau, son bel œil noir grand ouvert.
Elle se filme par petits morceaux, elle se découpe. Elle m’a montré des films de ses pieds, de sa nuque, de ses seins, des courts-métrages de ses boucles de cheveux. Elle joue à me faire poser par surprise, m’observer à la dérobée : mes ongles, mon oreille en gros plan, pendant ma sieste. Elle a commencé par la photo, puis les vidéos, enfin les images numériques. Elle s’est lancée dans l’Internet avec une caméra minuscule. Ses petits films de cinq à six minutes sont devenus la seule passion de sa vie, secrète — avec nos jumeaux, à qui elle montre ces chefs-d’œuvre d’art et d’essai. Que pensent un petit garçon et une petite fille de cinq ans devant un plan fixe du nez de leur père pendant six minutes ? Ils regardent et rient. Je ne vois pas bien l’intérêt de son nouveau gadget. Elle fait l’enfant, c’est ce que j’aime. Le son gratte, n’est pas bien synchronisé. L’image semble moins bonne qu’avec une vidéo. Je ne peux pas regarder longuement. Mon médecin m’a interdit d’utiliser ma loupe pour la télévision, trop dangereux, à mon âge. Alors, elle m’imprime quelques flashes. Elle choisit le moment où l’action fait tableau, arrête l’image, et lance l’imprimante. Nahoum reste des heures devant ses films, sur ordinateur, fait des montages, ajoute de la musique. Elle s’amuse à tout passer en sépia et le film change. Pour les femmes modernes, à la campagne, surtout quand elles sont embastillées par un barbon, c’est un passe-temps qui remplace le point de croix. Je ne cherche pas à en comprendre davantage. Je lui dis qu’elle est parfaite. Ses cadrages chaloupés comme sa démarche, le roulis et le tangage de ses séquences rappellent Chaplin. Elle incruste, avec une touche qui s’appelle Memory — faite pour moi —, des minutes nouvelles dans des films déjà tournés. Le présent est serti dans le passé, cela me plaît. C’est l’avenir.