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À la suite de l’annonce que j’insérai, un jeune homme immobile apparut un matin sur le seuil de mon étude (nous étions en été et la porte était ouverte). Je vois encore cette silhouette lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ! C’était Bartleby.
Après quelques mots touchant ses capacités, je l’engageai, heureux d’avoir dans mon corps de copistes un homme aussi singulièrement paisible qui ne manquerait pas, pensais-je, d’exercer une influence salutaire sur le tempérament évaporé de Dindon et sur les esprits ardents de Lagrinche. C’étaient là des surnoms que mes deux autres scribes s’étaient mutuellement décernés et qui passaient pour définir leurs personnes et leurs caractères respectifs.
Dindon était un Anglais trapu et bedonnant, qui, le matin, était le plus civil, le plus débonnaire et le plus respectueux des hommes, mais, passée l’heure du déjeuner il faisait des taches, mettait ses plumes en pièces, envoyait promener ses papiers avec une inconvenance de manière fort triste à observer chez un homme qui avait à peu près le même âge que moi, c’est-à-dire qu’il frisait la soixantaine.
Lagrinche, lui, était un jeune homme qui pouvait avoir dans les vingt-cinq ans, parfaitement sobre celui-là, mais chez qui la nature avait tenu lieu de vigneron en lui donnant dès la naissance un tempérament si foncièrement irritable et comme alcoolique que toute libation était inutile. Heureusement pour moi, sa nervosité irascible, son intolérance ricaneuse se manifestaient principalement le matin. En sorte que je n’avais jamais à supporter en même temps les excentricités de mes deux employés.
Gingembre, le troisième, était un gamin d’une douzaine d’années dont la fonction consistait essentiellement à pourvoir Dindon et Lagrinche en gâteaux et en pommes.
Quant à moi, je suis un de ces hommes de loi sans ambition, qui jamais n’interpellent un jury ni ne suscitent en aucune manière les applaudissements publics, mais qui, à Wall Street, dans la fraîcheur tranquille d’une retraite douillette, besognent douillettement parmi les obligations, les hypothèques et les titres de propriété des riches.
3
À la façon dont il décrit son métier, le narrateur de Melville, avoué de son état, éphémère « conseiller à la Cour de la Chancellerie », serait plutôt chez nous un notaire. J’ai donc monté Bartleby le scribe sous la forme du monologue que tient ce notaire dont je me suis attribué le rôle, et, seul en scène, je l’ai joué une centaine de fois. Deux versions successives : une première avec metteur en scène, musique, décors et déplacements, puis la mienne, ni metteur en scène, ni musique, ni décors, une chaise, une corbeille à papier renversée, quelques feuilles froissées éparpillées sur le plateau.
C’est mon découpage que je reproduis ici. Les coupes sont nombreuses (le spectacle ne durait qu’une heure quinze), elles constituent une amputation importante du texte et ne peuvent qu’inciter à lire la nouvelle dans sa version intégrale.
4
J’ai oublié de dire que des portes à double battant de verre dépoli divisaient mon bureau en deux compartiments, occupés l’un par mes scribes, l’autre par moi-même. Je résolus d’assigner à Bartleby un coin près des portes, mais de mon côté, afin de pouvoir aisément appeler à moi cet homme tranquille si j’avais quelque petite chose à lui faire faire. Je plaçai donc son pupitre dans cette partie de la pièce, tout contre une fenêtre qui, du fait de constructions nouvelles, n’offrait plus de vue du tout, bien qu’elle donnât quelque lumière. Afin de rendre cet arrangement plus satisfaisant encore, je dressai un grand paravent vert qui mettrait Bartleby entièrement à l’abri de mon regard tout en le laissant à portée de ma voix. Ainsi nous nous trouvâmes en quelque sorte unis, mais chacun en privé tout ensemble.
Pour commencer, Bartleby abattit une extraordinaire quantité d’écritures. On eût dit d’un homme longtemps affamé de copie et se gorgeant de mes documents. Il ne s’arrêtait pas pour digérer, mais tirait jour et nuit à la ligne, copiant à la lumière du soleil comme à celle des bougies. J’aurais été ravi de son application s’il avait été allègrement industrieux. Mais il écrivait toujours silencieusement, lividement, machinalement.
C’est, il va sans dire, une part indispensable du travail de scribe que de vérifier mot à mot l’exactitude de sa copie. Lorsqu’il y a deux scribes ou plus dans une étude, ils s’assistent mutuellement dans cet examen, l’un lisant la copie, l’autre prenant en main l’original. Si j’avais placé Bartleby aussi près de moi derrière le paravent, c’était, précisément, pour user de ses services à ces menues occasions.